Rss

Pas d’amélioration en vue

Toujours des éoliennes au travers des sapins,

toujours des barbelés en travers des chemins,

toujours des chasseurs à travers bois et maquis,

toujours de vastes barrages pour noyer la vie,

 

toujours plus de jeux pour divertir la tribu,

toujours des corridas, des taureaux pourfendus,

toujours la loterie pour donner de l’espoir,

toujours la matraque à l’autre bout du couloir,

 

toujours la redevance pour des crimes, des urgences,

toujours des juivetés, toujours des accointances,

toujours plus de téléréalités malsaines,

toujours plus de chansons à donner la migraine,

 

toujours plus de journaux télé subliminaux,

toujours plus de premiers de la classe, de fayots,

toujours plus de mensonges, toujours plus de non-dits,

toujours d’autres ministres, toujours plus de bandits,

 

toujours des gens de cour entourant notre roi,

toujours des sentinelles au sommet des beffrois,

toujours le faste, les courbettes et le dédain,

toujours le peuple qui a de plus en plus faim,

 

toujours les guerres ailleurs qui rapportent beaucoup,

toujours les entourloupes, toujours les sales coups,

toujours plus de gavés du commerce de l’homme,

toujours plus de fachos se croyant des surhommes,

 

toujours la condition féminine qui recule,

toujours des gens qu’on bat et qu’on viole et qu’on brûle,

toujours la misère de la rue qu’on ne combat,

toujours plus d’autos qui glissent sur le verglas,

 

toujours plus de radars pour la moisson finale,

toujours plus de cow-boys à la municipale,

toujours plus de pression, de burnouts, de suicides,

toujours plus d’histoires familiales sordides,

 

toujours plus de quidams qu’on se doit d’abêtir,

toujours des pauvres gens qui n’ont plus qu’à s’enfuir,

toujours la planète qui va de mal en pis,

et toujours la faute au réchauffement, pardi,

 

toujours ce dieu dont on parle sans jamais le voir,

toujours cet autre de l’autre côté du miroir,

toujours ces croyances pour lesquelles on se tue,

toujours ces hommes qui choisissent de vivre reclus,

 

toujours ces femmes qui offrent leur corps volontiers,

toujours celles qui le vendent pour quelques deniers,

et toujours cette pièce que l’on donne à la quête,

et toujours un papillon sur les serre-têtes,

 

toujours le sourire au bout de l’hypocrisie,

toujours Montaigne plutôt que La Boétie,

toujours Mozart plutôt que Saint-Saëns ou Lully,

toujours la sagesse à la place de la folie,

 

toujours l’écrivain et toujours ses idées noires,

toujours ses heures perdues devant l’écritoire,

et toujours celui qui ne lit pas, qui s’en fout,

et toujours celui qui aime porter le licou…

 

et toujours Garrigou vous offrant ses pensées

comme des bonbons au miel, comme un verre de rosé…

et toujours Garrigou, nu devant le poème,

cherchant à travers mots à vous dire qu’il vous aime,

 

et toujours et toujours, et toujours et encore…

Le présumé coupable

Comment cela peut-il exister de nos jours

il est en prison pour un méfait non commis ;

il ne peut plus serrer contre lui cet amour…

les jours succèdent trop rapidement aux nuits ;

il se morfond, bien sûr, que peut-il espérer,

personne ne l’écoute clamer son innocence !

eux sont convaincus de sa culpabilité ;

la chenille est entrée, c’est la mort qui commence !

 

Alors il tourne en rond comme un lion en cage,

qu’a-t-on dit à sa fille, que vivent ses parents,

et sa femme à présent que les autres dévisagent,

ses copains du village en panne d’arguments…

lui sous le chahut des portes et des loquets

dans l’intimité de cette terrible engeance,

des hommes avec qui il n’a rien à partager ;

la chenille est entrée, c’est la mort qui commence !

 

Il essaie de dormir, il essaie de penser,

c’est l’heure de la promenade obligatoire,

il entre dans la file comme une bête blessée…

il n’est là que des murs, un soleil illusoire,

des grillages encore et puis des miradors…

connaîtra-t-il un jour proche la délivrance ?

Quelle va être la suite et que sera son sort ?

La chenille est entrée, c’est la mort qui commence !

 

Le vent qui soulevait ses cheveux en riant

s’est tu et les parfums de sa terre l’ont quitté ;

lui reviennent alors quelques souvenirs d’enfant,

le bruit des vagues et le glissement des voiliers,

le chant des cigales, les fougères, l’odeur des pins …

innocent il n’est plus qu’un pauvre hère en souffrance ;

qui lui ferait confiance et lui tendrait la main ?

La chenille est entrée c’est la mort qui commence !

 

Puis on vient le chercher, le juge le convoque,

pour la énième fois il va recommencer

mais aura-t-il la force, il est pâle, il suffoque…

pourquoi faut-il encore énumérer les faits ?

Veut-on le convaincre, pour qui doit-il payer ?

Croyez-vous sincèrement qu’il ait cette chance,

qu’en instance finale il puisse être acquitté ?

Un bout d’air est entré c’est l’espoir qui commence !

 

La voiture qui le ramène à sa cellule

longe un moment la mer, les matons sont sympas ;

cette année, sur l’étang, les flamands roses pullulent,

et la voiture sur un kilomètre roule au pas ;

le vent prend ses cheveux, tous ses parfums sont là,

et juste cela, pour l’instant, à d’importance !

le juge a parlé sans crier pour une fois,

est-ce que ça sent l’air pur, est-ce que ça sent le rance ?

Nuit de veille

Dans une maison paysanne

où je prenais hier la tisane

entre la Beauce et le Berry,

on veillait une vielle femme ;

bien sûr on priait pour son âme,

 et pour la nôtre, certes, aussi !

 

Elle, raide comme le tisonnier,

semblait encore se régaler

des histoires de ceux d’ici,

et la famille, fort éprouvée,

avait sorti pour la veiller

quelques gâteaux et l’eau de vie…

 

car de la Beauce au Berry,

de Gallardon à Saint-Aigny,

des champs d’orge aux étangs de Brenne

on ne veille les morts à demi ;

on vient ici passer la nuit,

partager le pain et la peine !

 

Elle, blanche comme son drap de toile,

courait le chemin des étoiles

sous la fumée grise des bougies ;

puis les commères ôtèrent leur châle

sous les crépitements du poêle

et les lampées de riquiqui.

 

L’ombre vacillante des chandelles

en bouquets de blé et de prêle

dansait sur des murs sans couleur ;

parfois une brève étincelle

sautait d’un œil, d’une mamelle,

d’un souvenir haut en couleur.

 

Des confessions de fenaison,

de fêtes, de mauvaises saisons,

et puis d’amours illégitimes…

toujours le même feuilleton,

comme qui dirait « la tradition »…

on chante les mêmes comptines !

 

La morte semblait en rire aussi,

elle avait veillé tant d’amis

qu’elle connaissait bien ces soirées !

elle aimait que les copines rient,

ensemble elles avaient fait leur vie !

et là-haut c’est triste à pleurer.

 

Ensuite, d’un pas de déterré,

sur les tommettes on vit passer

un mulot gras comme un cochon…

et comme dans un ciel d’été

une comète vint raser

de ses cheveux verts le plafond.

 

Chacun allait d’une anecdote

sur la défunte, et la parlote

à tous donna soif et grand faim ;

alors ils sortirent la cocotte

et la farcirent d’une popote

qui mit des parfums au chagrin.

 

Le soleil retrouvait Paname

qu’on vantait encore son âme

et l’alouette de Pithiviers…

il n’y avait plus guère de flamme

aux bougies ni aux yeux des femmes,

le rata était terminé.

 

Le pâté de Chartres était loin,

Sancerre n’avait plus de vin,

la morte était couleur de blé ;

on rangea les chaises dans un coin,

et comme venait le matin

on s’embrassa main dans la main ;

 

la larme à l’œil on prit congé.

Le vent n’est jamais bleu, le vent n’est jamais rose

le vent n’est jamais bleu – le vent n’est jamais rose…

 

En ce temps-là sous le café

était la télé communale ;

je ne veux pas rouvrir la malle

remplie d’étoiles surannées,

 

ni rouvrir mon âme aux regrets,

ni choisir entre deux époques,

ou deux amours, ou deux bicoques…

de tout il faut s’accommoder…

 

mais puisque deux bribes me reviennent

laissez-moi vous conter la chose ;

le vent n’est jamais bleu – le vent n’est jamais rose…

revenons aux choses anciennes.

 

Le conseil avait installé

la télé sur une étagère

fixée entre deux murs de pierres

et les vivats de l’assemblée ;

 

nous étions soixante au village,

et sur les deux rangées de banc

nous étions là soixante enfants

à boire les mêmes images !

 

Je revois encore, bouche bée,

des papillons dans le regard,

ces ménines 1 et ces vieux brisquards

que la vie avait martelés…

 

je les revois rire de bon cœur

en se trémoussant sur les planches

et se frottant le nez des manches,

unis en un simple bonheur…

 

 je les entends pester parfois,

je les revois lever le poing,

réagir à brûle-pourpoint

contre les menteurs de l’Etat…

 

je les revois encore au débat

suivant « Les Dossiers de l’écran 2 »

pesant la grive et l’ortolan

le plus naïvement qu’il soit !

 

le vent n’est jamais bleu – le vent n’est jamais rose…

 

Je me souviens des « Raisins verts »,

de « La Caméra invisible »…

des sautes d’humeur du fusible,

des fichus de la vieille Esther…

 

du « Palmarès de la Chanson 4 »,

comme de « Chef-d’œuvre en péril 5 »,

des réparties du brave Emile

et des rires fous de Gaston…

 

Je revois « La Piste aux Etoiles 3 »,

et les adieux de Jacques Brel 6 »…

la télé sur le maître-autel

et les fidèles autour du poêle…

 

je me souviens d’ « Au Théâtre ce soir 6 »…

du tintement des derniers verres,

des bises sous le réverbère,

des pas repartant dans le noir.

 

Puisque deux bribes me reviennent

laissez-moi vous conter la chose ;

le vent n’est jamais bleu – le vent n’est jamais rose…

on se perd dans les choses anciennes !

 

L’Emile acheta la télé

et ne revint plus à la salle ;

bientôt on ne vit plus ses châles,

Esther acheta la télé…

 

puis comme un virus qui se donne

par le désir ou la fierté

d’autres achetèrent la télé…

l’un au printemps, Gaston en automne…

 

une poignée encore pour Noël…

peu à peu la salle se vida.

La télé ? On la débrancha.

Ce jour-là on perdit le ciel !

 

Le vent n’est jamais bleu – le vent n’est jamais rose…

mais je vous ai conté ces choses…

bien qu’elles n’aient rien d’exceptionnel !

 

1: ménine : de l’occitan menina (grand-mère)
2 : Emissions TV 1967 
3 : Emissions TV 1964 
4 : Emissions TV 1965
5 : Emissions TV 1962 
6 : Concert J.Brel 1966 / Emissions TV 1966

 

L’homme nu

I

  

La pleine lune avait, déjà plus de cent fois,

du jeu perpétuel dont l’astre blond jouit,

à savoir se vêtir d’un apparat de soie

où de brumes rosées broder son fol esprit,

 

tiré l’épingle au gré des voluptés cosmiques

de la nuit qui s’égrène le long des sons glaireux,

archanges de mots doux, ronflements syllabiques,

pure fantasmagorie de tous gens orgueilleux !

 

Tel ce Dieu accoudé au balcon de l’Olympe

j’humais dans l’air du soir quelque éclat de bonté ;

philosophant au fil des valeurs les plus simples,

mon âme se gorgeait de vertus vanillées…

 

la fleur de bruyère ne convient pas au lieu ;

trop aride ; si beau sans le moindre artifice,

qu’au temps des folles amours j’y attèle mes vœux

et tire en sifflotant la houe de mes caprices…

 

le roulis des cyprès, étiolés à la taille,

dans l’azur pigmenté de papillons nacrés,

pareil aux filles des bals de la fin des semailles,

caressait sous les cieux un quatre temps parfait…

 

une onde claire allait, sans se presser vraiment,

léchant les rocs moussus d’une arrière-saison,

clapotant par ici, par-là se lamentant,

errant par habitude, sans but et sans raison…

 

afin qu’entre les plis de leur ventre adipeux

ne s’égarent en chemin les messagers d’Eole,

les candélabres, jaunis par la fumée des vieux,

accrochaient dans la plaine leurs mornes girandoles…

 

l’aurore était honnête et respectait les lois,

la logique sacrée, la gouverne des temps ;

le souffle d’Artémis, sur mon chemin de croix,

vint comme une promesse… et fût envoûtement !

 

la grive, si criarde, en son lit de feuillage

susurrait en silence, par ses vols éreintée,

les abeilles et les baies de ses papillotages ;

oiselle, mon amie, que demain te soit gai !

 

de ma blague polie au velours côtelé

d’un fond de poche usé par des ongles trop lourds,

quelques brins de tabac, à trois herbes mêlés,

sautaient en persillant, ô fieu, les alentours…

 

d’entre mes doigts brunâtres au travers de ma lippe,

d’un geste familier, d’un plaisir méthodique,

fidèle au règlement des étranges principes,

je bordais, là, ma nuit, d’un drapé féerique !

 

Apollon, par mégarde, me pensant assoupi

ou sur l’heure asservi à l’emprise des sens,

saupoudra les volutes de mes rêveries

de perles de folie et de poudre d’encens.

 

 II

 

 Au nirvana bleuté de l’extase empirique,

fidèle au souvenir des voyages d’antan,

lorsque la brume ôtait ses voiles impudiques

ma couche s’entrouvrait sur des lieux bienfaisants…

 

alors, l’esprit vidé d’encombre matérielle

j’atteignais l’océan de la sérénité ;

pendant que tremblements, sueurs et ribambelles

empoignaient ma tête et faisaient tout sauter

 

mon âme, elle, dansait au pays des sorcières

dont elle perçait la nuit de rires pénétrants ;

 apparaissaient alors aux reflets des cuillères,

Baudelaire et Gautier et l’hôtel Pimodan,

 

la confiture verdâtre des jeunes initiés,

les moqueries d’anciens, les réunions secrètes ;

les coches de l’île saint Louis, les délires programmés

mêlaient dans l’air ambiant, les Dieux, les hommes aux bêtes !

 

bien sûr, je n’étais rien qu’un corps dans la garrigue,

avachi en bordure des rives de l’enfer…

du « Paradis » dirait le père de Rodrigue !

ô Corneille, l’ami, pardonnes mes éthers…

 

quand tout tourne, sais-tu, de Ronsard et sa rose,

des orphelins de Rimbaud au triste hiver d’Eluard,

le passage clandestin des rimes à la prose

fiance les tragédies au roman de Renart !

 

chacun n’est que lui-même ! à quoi bon se mentir ?

Soi, en fait, est tout autre… et c’est Dieu que voici !

au balcon de l’Olympe Dieu SOI se fait plaisir

et nos corps dénudés redeviennent fourbis !

 

bientôt, d’ici, naîtra un monde unique et rond,

incontestablement j’en serai le maître !

les Dieux, au pinacle, unis me porteront !

qui pourrait sous vos cieux dire qu’il s’est vu renaître ?

 

ô nuages enfuis, ô lune galopante…

qu’il est doux, aujourd’hui, ce semblant de retour !

ô pays de l’absinthe, ô prairies d’acanthes,

ô pétales de rimes, ô couleurs de l’amour !

 

Apollon, par mégarde, me pensant assoupi

où sur l’heure asservi aux effets de la drogue,

saupoudra les volutes de mes rêveries

de poudre de folie et pensés interlopes.

  

III

  

Sur le char d’Apollon, Phaéton, les larmes aux yeux,

ordonnait aux chevaux de calmer leur ardeur,

car où Phaéton passait, tout n’était plus que feu ;

 vint le bruit du tonnerre, puis le calme enchanteur…

 

l’ondine, si tranquille, qui courait à mes pieds,

se fendit par là même où les ajoncs, tantôt,

jouant aux clapotis comme des gosses désœuvrés

riaient en aspergeant leurs superbes manteaux…

 

quand un chant mélodieux, entrecoupé de voix,

me parvint du ruisseau en un halo doré,

trois créatures de chair, vêtues de draps de soie,

dessinaient le profil d’une étrange destinée…

 

les nymphes allaient souffler une chaleur intense,

un bonheur sans pareil, une ivresse lucide ;

comme bouquet final de mes dernières transes,

je régnais désormais sur les terres d’Euripide !

  

IV

 

Bien sûr, la lune avait, une nouvelle fois,

du jeu perpétuel dont l’astre blond jouit,

à savoir se vêtir d’un apparat de soie

ou de brumes rosées troubler mon fol esprit,

 

tiré l’épingle au gré des volontés humaines,

rassasié l’un des siens, réconforté un brin !

 

A chacun son histoire, à tous la même peine

à tous le même but… à chacun ses chemins.

Ni vigneron ni força

Je ne sais si cette année les souches ont la rondeur

des femmes en délicatesse de huit mois ;

des ventres lisses et ronds chantant dans leur chaleur

les trésors de la vie, de leur plus douce voix…

 

je ne sais si le vent marin boit aux rameaux

ni si le soleil coule sur le pourpre des grains,

si les cigales solfient dans leurs soirs rougeauds,

si d’autres abreuveront de moût leurs fols quatrains…

 

je ne peux faire de pronostic de vendange,

vous dire si le cru va tenir ses promesses,

si les cueilleurs bûcheront les pieds dans la fange

ou si fuseront dans l’azur des traits de liesse…

 

vous dire si ailleurs les machines sont prêtes

à enjamber les ceps et avaler l’offrande,

comme le font, au ruisseau sacré, les poètes,

et la tramontane vorace sur la brande…

 

je ne sais si la musique des barriques qu’on roule,

ou l’alcool des anges sous les voutes des caves,

ou les senteurs ferrées des outils qu’on émoule

rempliront l’âme de mes frères les plus braves…

 

je ne sais à quelle sauce cuira la saison,

si les foudres cuveront un automne charnel,

s’il fera bon, ensuite, sous les coups de tisons,

et ce que chanteront les futurs ménestrels…

 

je ne sais

 

car mon corps s’est éteint juste avant la récolte,

roulé par les déferlantes de temps ingrats ;

et je suis là, couché face aux vieilles archivoltes,

sur un drap à longs pans et sous un ciel extra…

 

je suis là, rouge encore, comme ceux des révoltes !

je suis là, raide et blanc, comme ceux du trépas !

je suis là, au milieu d’amours qui virevoltent ;

je ne suis plus rien, ni vigneron ni força !

Le doute affreux

Nitrates, paracétamols,

perturbateurs endocriniens,

pesticides, séléniums,

bactéries, radioactivité…

 

chéri, prenez un verre d’eau du robinet !

 

bactérie Eschérichia coli,

antibiotiques, salmonelles,

dioxines, activateurs de croissance,

biocides, métaux lourds…

 

chéri, laissez-vous tenter par un succulent steak haché !

 

fongicides, herbicides,

nématicides, insecticides,

désherbants, phosphates,

xénobiotiques, tensioactifs…

 

chéri, consommez-vous vos cinq fruits et légumes au quotidien ?

 

méthylmercure, dioxine,

polychlorobiphényles,

cadmium, plomb,

arsenic, organo-étains…

 

Chéri, que diriez-vous d’un poisson pour varier le menu ?

 

particules, ozone,

oxydes d’azote,

dioxine de soufre,

ammoniac, benzène…

 

chéri, prenez donc un grand bol d’air frais !

 

Syphilis, condylome,

blennorragies, Chlamydia trachomatis,

mycoses, herpès, sida,

lymphogranulomatose vénérienne rectale…

 

chéri, le sexe est excellent pour le moral !

 

Voyez-vous, amis, parfois je me demande si l’amour que me voue cette femme est des plus sincère…

Au cimetière

L’un était curé, l’autre était viticulteur,

l’autre était ébéniste et l’autre instituteur…

plus loin un « Mr le Comte »… bien des gens disparates ;

mélange d’os de bougnats et d’aristocrates !

 

Puis, régulièrement, posant sur des photos,

des anciens moustachus de la Ligne Maginot…

et gravé à la pointe sur de froids marbres gris,

cette glorieuse inscription : « Mort pour la Patrie ».

 

Partout des chrysanthèmes et des pensées de soie,

des colombes qui roucoulent, et des signes de croix

qui filent à la hâte de visages éteints ;

un pré de croix par un mur de cyprès enceint.

 

Quelques petites vieilles, qui demeurent encore,

l’arrosoir à la main dès que pointe l’aurore,

charriant l’eau, deux glaïeuls, la canne brinquebalant

et pensant à leur proche futur grimaçant…

 

plus loin un mitron, un commerçant, un pompier,

tous face à face de chaque côté de l‘allée,

séparés par un long drap de gravillons blancs,

les uns bien costumés, les autres en balandran…

 

d’autres femmes évoquant le vieux temps à voix basse,

– tant de souvenirs que volontiers on embrasse  –

le portail qui crisse à chaque allée et venue

séparant le monde décadent du déchu…

 

de jeunes anges se coursant à tire-d’aile

entre le nid des bleus et ceux des Dardanelles,

et dans le ciel, là-haut, un splendide soleil…

et dans la terre, en bas, un splendide sommeil.

Alphabet d’une perturbation

Un, le bruit de la ville avalant goulument le hoquet des pigeons,

deux, les ballets de la pluie sur l’élasticité d’un extérieur fuligineux,

trois, le calme apparent d’un intérieur tranquille,

quatre, un chat lové dans un panier de château,

cinq, le vent jouant au cerceau dans les coursives…

et Nina, des arômes d’été sur des coussins d’automne.

 

Six, un paradis artificiel où domine le noir,

sept, un rai de soleil sur un faisceau de jour,

huit, la peau à nu du temps qui stoppe là sa course,

neuf, un univers tout neuf vernit l’immobilisme,

dix, la sueur coule sur les doigts longs de l’orage…

et Nina, des arômes d’été sur des coussins d’automne.

 

Onze, douze, treize et quatorze, la furie de la conjonction,

quinze, seize et dix-sept, le chant pantelant de l’orage qui s’exile,

dix-huit, les larmes de foudre à livre ouvert,

dix-neuf, je lis,

vingt, je pleure…

et Nina, des arômes d’été sur des coussins d’automne.

 

Vingt-et-un, le soleil lèche à nouveau les barreaux de la balustrade,

vingt-deux, la vie tape à la vitre, je n’ouvre pas,

vingt-trois, sur le livre ouvert perle un sanglot perdu,

vingt-quatre, le monde nouveau m’embrasse et disparaît,

vingt-cinq, Nina, mon rêve, court parmi les nuages…

vingt-six, l’hiver se love sur des coussins de deuil.

 

Visite inattendue

Mercredi soir, après dîner, j’avais jeté

mon corps, un crayon noir, deux feuilles de papier,

(il en est ainsi quand je sens naître la fibre)

une idée assez folle et un brin de temps libre

sur les velours anthracite du canapé.

 

J’enfilais des perles à mes colliers de quatrains,

plutôt humoristiques d’ailleurs, quand soudain,

d’un pommeau de canne on vint toquer à la porte.

Soupirant à l’idée que l’affaire était morte,

je posais là l’histoire, les rimes et le sous-main…

 

croyez qu’être coupé en pleine inspiration

vous file les abeilles autant que le bourdon !

Le pommeau de la canne toquait à nouveau.

J’ouvris. Comme l’eau de pluie versait du chéneau,

je fis vite entrer mon hôte  dans le salon !

 

La coule et la cuculle noires comme chagrin,

les spartiates… je crus voir un bénédictin…

un moine égaré sous cette averse battante !

que nenni, la faucheuse, la vieille diligente

venait bien me quérir en plein alexandrin !

 

Percevant sous sa capuche son teint blafard,

comme il se doit j’ouvris grand les portes du bar

et lui versais, comme il se fait en Amérique,

un scotch sur de la glace, alcool emblématique…

chez nous accompagné de fritons de canard !

 

Comprenant que je dus terminer l’épigramme

avant de m’en remettre à elle corps et âme,

posant dans le fond d’un fauteuil club son derrière

elle m’accorda une demi-heure supplémentaire.

Elle prit le remontant, je repris le cinname.

 

Voyant qu’elle prenait goût au scotch et au musqué

et qu’elle rêvait d’un autre verre dans le nez,

pour satisfaire les douces envies de la vieille,

brave comme le pain, je lui offris la bouteille

et forcément la vieille finit par s’ivrogner !

 

Puis elle se mit à rire si fort dans sa barbiche

qu’elle stoppa les muses courant sur l’hémistiche ;

je crus alors que mon heure était arrivée !

que nenni, la vieille, hilare, alors s’est levée

et titubant s’en est allée ; noire godiche !

 

L’écho me ramena que nous étions amis

et qu’elle reviendrait dans quelques décennies

voir si mon épigramme est enfin terminée.

Il va de soi que j’aurai du scotch, du musqué,

un poème sur le feu, de la glace pilée…

et mes textes garnis de lapsus-calami !