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Au cimetière

L’un était curé, l’autre était viticulteur,

l’autre était ébéniste et l’autre instituteur…

plus loin un « Mr le Comte »… bien des gens disparates ;

mélange d’os de bougnats et d’aristocrates !

 

Puis, régulièrement, posant sur des photos,

des anciens moustachus de la Ligne Maginot…

et gravé à la pointe sur de froids marbres gris,

cette glorieuse inscription : « Mort pour la Patrie ».

 

Partout des chrysanthèmes et des pensées de soie,

des colombes qui roucoulent, et des signes de croix

qui filent à la hâte de visages éteints ;

un pré de croix par un mur de cyprès enceint.

 

Quelques petites vieilles, qui demeurent encore,

l’arrosoir à la main dès que pointe l’aurore,

charriant l’eau, deux glaïeuls, la canne brinquebalant

et pensant à leur proche futur grimaçant…

 

plus loin un mitron, un commerçant, un pompier,

tous face à face de chaque côté de l‘allée,

séparés par un long drap de gravillons blancs,

les uns bien costumés, les autres en balandran…

 

d’autres femmes évoquant le vieux temps à voix basse,

– tant de souvenirs que volontiers on embrasse  –

le portail qui crisse à chaque allée et venue

séparant le monde décadent du déchu…

 

de jeunes anges se coursant à tire-d’aile

entre le nid des bleus et ceux des Dardanelles,

et dans le ciel, là-haut, un splendide soleil…

et dans la terre, en bas, un splendide sommeil.

De D3 à D114

Je la prenais à longueur de temps cette route.

J’y buvais les voix et y croquais les parfums

d’êtres chers et de longs étés, hélas défunts.

Vous la conter m’apaise ; vous en parler me coûte.

 

C’était un ruban d’asphalte, gris, qu’un artiste

avait imaginé dodelinant un brin

entre les souches de Carignan, les jardins

et les arpèges en fleurs des accordéonistes.

 

Une chaussée qu’il avait crayonnée parfaite

pour que se croisent les chiens errants, les vélos,

les piétons, les voitures, les tracteurs, les tonneaux,

les troupeaux de chèvres, les pâtres et les poètes.

 

Une ganse de satin qui reliait, joyeuse,

la place d’un patelin à l’église de l’autre,

mêlant les chants de chasse et les patenôtres,

les rêves d’interdits et les âmes songeuses.

 

Pour que tous aillent à l’ombre, le pas bienfaisant,

la chaussée traversait sa contrée paysanne

fleurie de boutons d’or, bordée de lourds platanes

sur lesquels les pies bâtissaient en jacassant…

 

quand des villages traversés, l’on percevait

des rires échappés de cognements d’outils,

et des encens d’oignon et de poulet rôti

le jour où le Seigneur laissait les femmes en paix.

 

Puis, des hommes penchés poussaient de part et d’autre

dans un décor de vignes et de rudes saisons…

comme sous les chênes poussent les champignons

et sur les stèles des églises les apôtres.

 

Je la reprends parfois cette route, assombri

par les amis au ciel et les arbres arrachés ;

certes, une route n’est faite que pour passer !

mais quand je pense comment a muté la vie,

 

je pleure et j’appelle, regrette… et puis j’écris.

Joseph

Tu es parti avant que je ne vois le jour,

parti, Joseph, en un roulement de tambour,

parti vers des cimes où la guerre a cessé,

où le canon fait place à la fraternité ;

parti, Joseph, en ayant laissé tes empreintes

au pays de la carthagène, du térébinthe,

la patrie du perdreau, des souches de grenache

et des copains arborant la fine moustache !

 

Je te connais à travers la photo logée

entre deux obus sur le toit du vieux buffet,

derrière ton ciel de verre aux doux reflets bleuâtres

d’où tu n’as pas bougé depuis cinquante-quatre ;

je te connais à travers les dires de papa ;

j’aurais aimé t’embrasser au moins une fois,

et tu m’aurais conté, assis sur tes genoux,

les oiseaux de Verdun dans leurs chants les plus fous !

 

La guerre finie tu m’aurais conté la vigne,

les saisons de bombance et les années de guigne,

conté le vin sucré emplissant tes barriques,

et les « vendus » à la tête de la République ;

et puis, l’accordéon remplaçant la mitraille,

tu m’aurais conté le jour de vos épousailles,

où Anna, le voile piqué de roses blanches,

dansait fièrement tes mains posées sur ses hanches !

 

Que dirais-tu, Joseph, en voyant la marmaille

passer sans regarder le cadre où tes médailles

rappellent qu’il fut un temps où l’on parlait du front

la terreur au ventre et la sueur au menton ?

Que penserais-tu des automnes sans vendangeurs,

des cheminées sans bois et des hommes sans cœur,

des chaises de paille qu’on a toutes brûlées

pour ne plus avoir à faire le soir la veillée ?

 

Allez pépé, je te laisse dormir en paix

sur le haut du buffet, le fil de mon poème

et le sang du souvenir… Joseph… quand bien même

nous ne mettrions guère de temps à nous retrouver !

Comme du papier musique

Toutes les minutes retentit un klaxon ou une sirène de pompier ;

toutes les deux minutes quelqu’un se gare en double file ;

toutes les trois minutes un P.V est épinglé pour stationnement sans ticket ;

toutes les quatre minutes une bière est amenée en terrasse ;

 toutes les cinq minutes le métro arrive ;

toutes les six minutes un homme se retourne sur les pas d’une femme ;

toutes les sept minutes le tramway arrive ;

toutes les huit minutes un commerçant nourrit son tiroir-caisse ;

toutes les neuf minutes se produit un vol à l’étalage ;

toutes les dix minutes un avion décolle ou atterrit ;

toutes les onze minutes quelqu’un achète un kebab ou un coca ;

toutes les douze minutes quelqu’un urine derrière un véhicule en stationnement ;

toutes les treize minutes un scooter évite de justesse une automobile ou un piéton ;

toutes les quatorze minutes quelqu’un respire fort chez le dentiste ;

toutes les quinze minutes un bus passe bondé ;

toutes les seize minutes un chien de SDF ouvre un œil ;

toutes les dix-sept minutes on nettoie ton parebrise au feu rouge ;

toutes les dix-huit minutes un camion de livraison bouche la rue ;

toutes les dix-neuf minutes une voiture fait le tour de la place vitres ouvertes, musique à fond ;

toutes les vingt minutes des groupes d’adolescentes sortent de chez Zara ;

toutes les vingt-et-une minutes quelqu’un passe avec un cornet de glace ;

toutes les vingt-deux minutes quelqu’un jette son ticket de transport par terre ;

toutes les vingt-trois minutes un homme statue quitte la pause ;

toutes les vingt-quatre minutes une patrouille de police fait sa ronde ;

toutes les vingt-cinq minutes un chien crotte dans le jardin des plantes ;

toutes les vingt-six minutes un vélib est décroché de son socle ;

toutes les vingt-sept minutes une secrétaire baille à la fenêtre ;

toutes les vingt-huit minutes elle fume en rêvant d’arrêter ;

toutes les vingt-neuf minutes une fille est embrassée place de la mairie…

 

et toutes les trente minutes les cloches des églises vous indiquent l’heure ;

pourquoi faire ?

L’Alzou

L’Alzou, c’est la rivière de ces jeunes années

où je craignais encore l’instit et le curé ;

où j’allais à vélo, à fond de pédalier,

le vent de Cers donnant des ailes à mes souliers.

 

Au pays du grenache, du thym, du gratte-cul,

du fenouil, du cyprès et des vieilles poilues,

l’Alzou coule toujours, détendue et limpide ;

en cinquante ans elle n’a pas pris une ride !

 

Je sais que l’anguille y chasse encore sous la berge,

que du cresson des bouquets de joncs bruns émergent,

et j’y vois appuyé, contre le tronc d’un saule,

mon petit vélo attelé à cent lucioles.

 

J’y vois des dragons dorés se prendre à mes pièges,

des bourres de peuplier se prendre pour de la neige,

et le soleil d’été chauffer la retenue

près du gué afin que l’on vint s’y baigner nu.

 

J’entends battre, sur des coquelicots bien mûrs,

le cœur d’une jeune brunette aux yeux d’azur

qui me couvrait alors de longs baisers fougueux

que les flots emmenaient insouciants et joyeux !

 

L’Alzou, c’est la rivière du fameux temps béni,

celui qui me forgea à l’enclume de la vie ;

l’Alzou, c’est un esprit ; celui de tous ces hommes

qui m’offrirent les reines d’une vie polychrome.

 

L’Alzou, c’est un trésor que je caresse quand

tout ce que je touche entre mes doigts fout le camp ;

comme en ces moments-ci, où tout va s’asphyxiant

par les gueules goulues de gras sables mouvants.

 

L’Alzou, c’est un fil de prénoms et de visages ;

à chacun son Alzou, chacun son paysage ;

à chacun son histoire, chacun son Paradis ;

à chacun son église… et chacun son parvis !

Routine

La voisine d’en bas fait tourner la cocotte

et les vapeurs de soupe se faufilent chez moi ;

la voisine d’en bas fait chuchoter la croute,

il est sept heures du mat et les vélos s’en vont.

La voisine d’en bas, par-dessus le balcon

jette quelques tendresses au soleil engourdi.

La voisine d’en bas ne se maquille guère

que pour sortir le chien entre deux mots fléchés.

La voisine d’en bas se lève avec le jour

comme pour ne pas perdre une miette de vie.

La voisine d’en bas fait tourner la cocotte

des visages perdus et des saveurs anciennes

et ses sourires alors se faufilent chez moi.

La voisine a monté le son de la télé,

c’est l’heure du feuilleton, les vélos sont partis,

et déjà alignés dans des abris d’usine,

guidon contre guidon dans l’odeur du cambouis

ils discutent limaille et puis de l’eau de pluie.

La voisine d’en bas a éteint la télé

et sa cocotte largue la vapeur à plein gaz

sur mes draps assoupis en travers du balcon,

mes souvenirs perdus et mes chansons passées.

La voisine d’en bas sourit à petits pas

lorsqu’elle pousse bon an mal an ses charentaises ;

la voisine d’en bas pousse ses habitudes

d’une heure à l’autre toujours dans le même sens

et chiffonne la poussière depuis mille ans.

Puis le reste du temps, entre ses chats, ses vases,

posée sur les coussins de son fauteuil pliant,

la voisine d’en bas, le nez dans le menton,

quitte un brin les nuages et pique un roupillon.

Mais jamais la voisine d’en bas ne manque l’heure

du timbre rigolard des vélos qui reviennent

et quand on ferme à clé le dernier dans son box,

quelques parfums de soupe se faufilent chez moi.

La voisine d’en bas est alors à l’ouvrage

son pot-au-feu vient comme une bénédiction ;

puis j’entends son assiette cliqueter dans l’évier

et ses volets couiner dans un recoin de mur.

Puis je n’entends plus rien ; pour tous les temps sont durs.

Les bénitiers d’Alaric

Les cieux étaient limpides,

comme la mer, en juillet,

qui s’en vient taquiner

la « vieille » Océanide;

 

« vieille » n’est qu’adjectif,

à nos yeux qu’une image

et ne vaut témoignage

plus que superlatif !

 

sus au septentrion

où mes terres se rident !

Alaric, « chrysalide »,

pas encore « papillon » !

 

« vieille » n’est qu’adjectif,

à nos yeux qu’une image

et ne vaut témoignage

plus que superlatif !

 

les cieux étaient limpides

et j’avais rendez-vous

à la messe des fous,

avec de fiers candides

 

qui tirent leur bonheur

des essences divines

du « pays d’origine »

et chantent tous en coeur !

 

sommes nous donc débiles

d’honorer la nature

et d’offrir en pâture

notre amour aux fossiles ?

 

mais l’office est grandiose

sans abbé, ni hostie !

que la foi et l’envie,

le silence et l’osmose !

 

quand le soleil décline

entre les bénitiers,

dans le rougeoiement sacré

des cieux qui s’illuminent,

 

j’entrevois le Bon Dieu,

cheminant, solitaire,

vers quelque sanctuaire

oublié des banlieues…

 

près des fonts baptismaux

« Alaricou » sourit

aux tendres gazouillis

qui pourlèchent les vitraux;

 

par nos chants de liesse

nous clamons son prénom !

à demain nous croyons,

l’enfant se nomme « Sagesse » !

 

 nous clamons son prénom

en nos chants de liesse !

l’enfant se nomme « Promesse »…

et demain… nous verrons !

Racines

Même si j’étais né là-bas

entre les sabots d’un chameau,

et la soif asséchant mes bras,

et le sable fouettant ma peau,

parmi les regs et les dayas

menant sans cesse le troupeau…

 

pour quelques bruines éphémères

je n’aurais pas quitté le nid ;

jamais n’aurais quitté la terre

que mes ancêtres auraient bénie !

———-

Même si j’étais né là-haut

dans ces maisons de bois teinté

de rouge vif pour avoir chaud,

près d’un fjord où même l’été

les orques et les cachalots

ont la chair de poule et l’onglet…

 

pour quelques soleils éphémères

je n’aurais pas quitté le nid ;

jamais n’aurais quitté la terre

que mes ancêtres auraient bénie !

———-

Même si j’étais né sous l’épaisse

forêt tropicale, où les rais

de lumière serrent les fesses

pour pénétrer la canopée,

à l’heure grave où la tigresse

s’en vient croquer quelques pigmés…

 

pour quelques néons éphémères

je n’aurais pas quitté le nid ;

jamais n’aurais quitté la terre

que mes ancêtres auraient bénie !

———-

Même si j’étais né sur les pentes

lavées de cendres et de fumées,

fraîches moulues de laves ardentes

d’un volcan sans cesse harcelé

par quelque tripe bouillonnante

et des râles en pointillés…

 

pour quelques prairies éphémères

je n’aurais pas quitté le nid ;

jamais n’aurais quitté la terre

que mes ancêtres auraient bénis !

  ———-

mais je suis né dans un vallon

où la violence est quotidienne,

où mes semblables, à l’unisson,

font couler le sang et la haine,

où l’on court à la perdition

sitôt qu’on court à perdre haleine !

 

J’ai préparé mon baluchon

et dois en pleurs quitter le nid,

abandonner ce vert vallon

que mes ancêtres avaient béni !

 

« Fontaine, jamais je ne boirai

ton eau ! »  c’est avec conviction

que du perce-neige au muguet,

de la vendange à la moisson,

sous mon vieil arbre je clamais

cet adage en toutes saisons !

 

Que mes ancêtres me pardonnent

je brûle la plume du nid ;

les vers ont gangréné la pomme ;

 

la pomme rouge du pays !

Bien content

Un vieux plantait un olivier

dans la rocaille de son jardin,

à la sortie d’un patelin

que seule la misère connaît ;

 

où ne viennent que les corbeaux,

le cri lugubre du grand vent,

quelques fidèles revenants

quand le soir ouvre ses tombeaux.

 

Le vieux plantait son olivier

dans la rocaille d’un jardin

où ne pousse que le chagrin

entre l’espoir et le fumier.

 

Tant que quelque force lui restait,

il enfouissait ses prières

sous une grosse motte de terre

et puis le travail terminé,

 

courbé sur sa canne de buis,

de sa vieille bouche édentée

le brave homme laissa échapper

le sourire de l’œuvre accomplie.

 

Un rayon de soleil perça

l’épaisse couche de nuages ;

Dieu devait lire son message.

Alors le vieil homme se tourna,

 

se releva tant bien que mal,

sourit encore et se signa,

puis repartit à petits pas

près du feu lire son journal.

 

Les oliviers poussent aisément,

sans trop d’engrais, dans la rocaille ;

chez nous, c’est vrai, d’un peu de paille

on fait sa couche ; bien content.

Pour rien

Je suis passé par la chapelle

où Gladys priait, autrefois,

les mains croisées sur le missel

et les yeux rivés sur la croix ;

 

Gladys implorait, à genoux,

toute la noblesse des cieux …

pour rien,

car jamais l’un de ces ripoux

n’exauça le moindre de ses vœux !

 

Combien de jours et de semaines,

sur ces malons de pierre humide

elle fit trace de sa peine,

de larmes sillonnèrent ses rides ?

 

Dieu (Père et Fils), Marie, Joseph,

Saint Antoine, toute la cohorte

des anges ailés de la nef…

pour rien !

même si Gladys était forte,

 

même si Gladys était belle,

même si ses dix-huit ans hurlaient,

même si Gladys portait en elle

quelque bâtard comme ils disaient,

 

sa place était avec les siens,

aux champs, au chaud des cheminées,

à préparer comme il convient

la paillasse du futur bébé !

 

Pour rien Gladys n’aurait souhaité

que son rejeton eut pour père

un saisonnier, un feu follet !

mais l’amour frappe à sa manière,

   vous le savez ?

 

sinon courrez le rattraper,

lancez les chiens et les rapaces,

creusez des pièges, faites brûler

tous les cierges de la paroisse…

pour rien !

 

J’ai traîné ma vieille carcasse

où Gladys priait à genoux

pour retrouver un peu de grâce

auprès des femmes de chez nous.

 

Quand l’angélus donna le ton,

elle mit sa couronne de houx ;

son monde alors était si flou

qu’elle sauta par-dessus le pont…

pour rien !

 

La grande noblesse céleste

n’ayant pas daignée faire un geste,

les innocentes au cœur de pierre

mirent Gladys et bâtard en terre…

c’est tout !

 

Je passe devant la chapelle

pour m’en aller cueillir du houx,

mais comme là rien ne m’interpelle

jamais je ne tire les verrous ;

au ciel on se moque de nous

et ma maigre foi bat de l’aile ;

de la famille machin je m’en fouts

je ne suis plus de la clientèle !

 
 

Un jour la chapelle tombera !

quant aux prières de Gladys,

Vade rétro, De Profundis,

d’un rien, le lierre les recouvrira…

 

c’est la seule loi, ici bas !