à Marie et Francis, mes amis rouffachois.
Amis, puisque vous avez cette curieuse idée de nous célébrer depuis une trentaine d’années à Rouffach, l’été, je souhaite apporter un peu d’eau à votre moulin. Je vais, par la présente, vous livrer ma propre histoire, le témoignage vivant d’une sorcière partie pour l’autre monde le mercredi huit août mille-six-cent-soixante-trois à cinq heures du soir.
Si vous le voulez bien commençons par le début. En cette seconde moitié du dix-septième siècle nous connaissions à Rouffach une période d’instabilité politique et sociale, ce depuis quelques siècles déjà et à l’instar des contrées fort éloignées de notre Obermundat.
Localement, voici ce qu’il faut bien assimiler. D’une part notre seigneurie ecclésiastique, dont Rouffach était la capitale, était placée sous la tutelle de l’Evêché de Strasbourg en Haute Alsace, et notre bon et zélé évêque François Egon de Fürstenberg en était le gestionnaire. En mille-six-cent-soixante-trois, l’année où je calanchai, il dut céder ses possessions au Roi de France Louis XIV.
D’autre part, l’Obermundat était sous l’autorité d’un bailli épiscopal, le schultheiss, le chef de la commune, qui en représentait les intérêts et veillait à la conservation de ses droits et traditions. Il prêtait serment au conseil et avait la double fonction d’administrer la commune et d’y rendre la justice.
Même si au grand jour le soleil était radieux entre les fidèles de l’un et les partisans de l’autre, sans se livrer à d’inutiles palabres comprenez que dès l’obscurité venue il en était tout autre ; hypocrisie, coups bas, calomnies et dénonciations étaient de mise !
Nous étions dans le Saint Empire Germanique où les idées variaient au gré des vents. L’instabilité dans laquelle nous vivions était donc quasi permanente. Nous avions connu les mouvements protestants de la réforme, suivis des réactions de l’église catholique, la contre-réforme, et la Maison des Habsbourg nous avait gratifiés de quelques poignées de rois aux humeurs changeantes. Les intérêts des uns étant différents de ceux des autres un climat d’anarchie s’était installé. La suspicion et la violence coulaient jusque dans les caniveaux. A la tombée du soir les rouffachois se barricadaient et la nuit était réservée à la lune, aux bassesses et aux hurlements des loups.
L’abominable idée que les autorités trouvèrent pour museler le peuple fut d’intenter des procès pour un oui ou pour un non, aboutissant à une mort certaine et à la confiscation des biens. Répression, inquisition, vol, appelez cela comme vous voulez. La chasse aux sorciers et sorcières, aux gens fragiles et aux simples d’esprit avait naturellement commencé dans la contrée. Cent soixante-dix-huit d’entre nous périrent par le feu dans la seule commune de Rouffach ; pas moi. Pas moi car j’étais de la famille du bailli, une proche cousine, ce qui dut être semble-t’il suffisant pour ne pas être considérée comme une sorcière et inquiétée ; et pourtant.
Ma préservation venait aussi du fait que je rendais service à tous, tant aux fidèles de l’évêque qu’aux partisans de mon honorable cousin car j’étais une herboriste et une rebouteuse reconnue.
Je vivais dans la forêt de la plaine où les chênes pédonculés et les frênes toisaient un taillis de cornouillers, de sureaux, de pruneliers, de bourdaines, d’aubépines, de camérisiers, de lierres, de viornes, de mousses, d’insectes et de champignons qui entraient tous dans les recettes de mes remèdes, mes tisanes et mes cataplasmes. Les hommes venaient y couper leur bois et y ramassaient les glands et les fruits pour nourrir leurs porcs. En dehors des périodes de glandées ils y faisaient paître leurs troupeaux de bovins. Mais jamais ils ne s’approchaient de mon logis car une forte peur les tenaillait lorsque égarés ils se retrouvaient face à mon amas de branches et de planches disjointes d’où s’échappait une fumée aux énigmatiques bouffées, des grincements de chaudrons et les soupirs glaçants d’une certaine faune encagée. On ne sait jamais.
C’est moi qui me déplaçais. Je me rendais au village et dans les campagnes pour soulager les malades. Leurs souffrances étaient multiples : fièvres, dérèglements des humeurs, empoisonnements prémédités ou dus à l’eau des puits corrompue, à la mauvaise nourriture aussi, excès de schnaps que tous considéraient comme une eau de vie qui fortifiait et guérissait, accidents dus au travail, carences dues à la précocité du sevrage, petite vérole, phtisie, et j’en passe. En pleine guerre de trente ans, en trente-et-un et trente-deux je crois je suis même intervenue trois ou quatre fois à Ribeauvillé lors de l’épidémie de peste ! Naturellement mon implication et mes résultats évidents étaient mon laisser-passer. Pour le reste je faisais attention.
Le reste c’était l’autre partie de ma vie, la plus sombre pour vous, la plus folle pour moi. Une fois ma porte fermée et gardée par deux vieux loups males et un couple de lynx, que personne n’a pu de ses yeux voir ne serait-ce qu’une seconde, j’ouvrais mes grimoires et me livrais à de puissants rituels ; je pratiquais la sorcellerie. Sauf cas de force majeure je ne jetais pas de sorts, mais créais des philtres, des talismans et des potions pour les soins. Le reste n’était que combinaisons de méditations, d’invocations, de mouvements, de musiques et de prières. Je me connectais aux énergies du cosmos et je vibrais en harmonie avec les rythmes de la nature ! j’étais une force au milieu d’un environnement bien plus grand que moi et cette force était capable de toutes les prouesses !
Les veilles de fêtes chrétiennes, plus précisément dans la nuit du jeudi au vendredi, je participais au sabbat avec les autres sorcières et sorciers du pays. Mais le sabbat avait également lieu lors des solstices et des équinoxes, principalement les 2 février, 1ermai et 1ernovembre. Pour ces grandes célébrations qui suivaient le rythme des saisons nous nous réunissions de nuit dans une clairière, en forêt pour être à l’abri des regards. En général nous allions au-delà du Bollenberg et de la chapelle de Sainte-Croix, entre Rouffach, Orschwihr et Westhalten. Nous y dansions des danses nouvelles dont certaines étaient endiablées, si vous me permettez le jeu de mot. Il fut dit alors par bien des ecclésiastiques que nous marquions le triomphe du feu sombre du diable par rapport au feu purificateur des bûchers ! Mais en mille-six-cent-cinquante-sept, soit six ans avant mon départ pour l’autre monde le pape Alexandre VII recommandait au sujet des sabbats, « la plus grande prudence dans les jugements » ! Même s’il est vrai que nous avions parfois des représentations du diable, lorsqu’il ne pouvait être des nôtres, jamais elles ne prirent l’apparence d’un bouc comme cela fut dit trop souvent, et jamais nous ne forniquâmes avec lui ! Nous y pratiquions une liberté de meurs comme celles que vous trouvez normales aujourd’hui, et le plaisir passait également par un superbe banquet. Combien de femmes interrogées lors des procès affirmaient au juge qu’elles croyaient ne faire aucun mal en assistant au sabbat, s’étonnant même qu’une chose si agréable et si plaisante soit recherchée et punie !
Surtout n’accordez aucun crédit au stéréotype du sabbat stipulant depuis les années mille-quatre-cent que nous nous enduisions le corps d’un onguent fait de chair d’enfants sacrifiés, que nous nous envolions rapidement dans les airs à califourchon sur d’étranges animaux, que nous reniions la foi chrétienne en piétinant les enseignes du christianisme et que nos cérémonies se terminaient en une orgie générale pendant laquelle nous nous accouplions avec d’affreux démons ! Totalement stupide également le fait que nous dévorions des enfants au cours de nos banquets !
Ces descriptions mensongères des sabbats furent données par des interrogateurs, des inquisiteurs de tribunaux truqués qui au grand jamais ne participèrent à nos rassemblements ! Les aveux extorqués étaient déterminés par les attentes des juges et ne reflétaient que la superstition, la peur et l’intolérance religieuse ! Certains aveux, c’était évident, ne sortaient que de la bouche d’un témoin torturé qui acceptait obligatoirement les suggestions qui lui étaient faites ! Voilà la réalité !
Par contre le fait que nous enfourchions des balais pour emprunter de longues distances est totalement vrai. Un balai de bruyère, la calluna vulgaris. Quant au fonctionnement du balai voilà bien une magie que je ne peux malheureusement pas vous dévoiler ! En d’autres lieux, plus chauds que notre Alsace, d’autres volent bien sur des tapis, non ?
Bien sûr un matin où les premières lueurs du jour commençaient à se teinter d’un rose gris de saison les soldats vinrent me chercher. Nous étions le dix-sept juillet mille-six-cent-soixante à six heures et je m’apprêtais à aller cueillir des brimbelles pour une potion destinée à soigner un eczéma purulent. Ils m’emmenèrent dans une cave du château d’Isenbourg pour y être interrogée. Ils comptaient me soumettre à la question. Pour faire simple la question était un long moment de tortures physiques et psychologiques au bout duquel la plupart d’entre nous succombaient. Comme je vous le relatais plus haut, à l’issue de l’interrogatoire vous finissiez par avouer ce que vos bourreaux attendaient ! Il fallut l’intervention musclée de mon cousin le bailli, au début de l’interrogatoire, pour m’éviter ce supplice ! Grâce à lui jamais je ne fus enfermée dans la tour des sorcières sur le rempart de la ville, ni passée par le tribunal voisin. J’appris quelques jours plus tard que mon arrestation manu militari n’avait été qu’un coup bas de plus de notre bon et zélé évêque François Egon de Fürstenberg. Louis XIV abolit les procès de sorcellerie en mille-six-cent-soixante-neuf et notre médecine put à nouveau soulager les corps et les esprits dans les fermes les plus reculées et des bourgs les plus hostiles.
Si je ne trépassais sur un bûcher la mort me réserva cependant un chien bâtard de sa chienne. Le mercredi huit août mille-six-cent-soixante-trois à cinq heures du soir alors que je trayais Elspeth, l’une de mes deux vaches, elle m’envoya un coup de sabot entre les deux yeux et ce coup me fut fatal. Elle avait tout simplement été piquée par un taon. La vie s’achève parfois sur un coup de tête !
Continuez à nous honorer, vous perpétuerez ainsi à entretenir le souvenir de celles et ceux qui ont servi les pauvres de leur temps et qui sont morts d’en d’atroces souffrances.
Bien le bonjour de Sélène, ex-rouffachoise de la forêt de la plaine… et sorcière !