à Michelle et Pierre,
dont la gentillesse et le dévouement n’ont d’égal que le paisible titinement des mésanges sur le grand chêne du parc.
– Mise en bouche –
Pas de recueil depuis 2018, l’ami, parce que comme disait l’autre, l’autre temps, celui passé autrement qu’à écrire, a été particulièrement rempli depuis. Ah, l’autre c’est Cyril Northcote Parkinson, l’historien Britannique qui nous dit que « tout travail tend à se dilater pour remplir le temps disponible » et pardi… quelle nouvelle !
Alors si l’écriture, quant à elle, remplit mes moments de détente, ils n’ont été guère nombreux et il m’a fallu trois ans et quelques enjambées pour clôturer cette fois-ci mon recueil. Qu’importe, vous êtes là !
Les fêtes sont passées, le Papa Noël est descendu par la cheminée, les enfants avaient le sourire, le temps était clément et la table bien remplie. Ma nouvelle année démarre sous un flot de bonnes résolutions que je ne tiendrai pas ; jusque-là rien de nouveau. En tout cas je vous souhaite, de tout mon cœur, le meilleur et le plus pétillant pour cette année 2022 !
Par contre, depuis mon dernier recueil il est un fait nouveau, une bête féroce qui entrera dans l’histoire : le Corona virus !
Une bête féroce, je ne le sais pas vraiment, mais cela nous a permis de nous rendre compte, situation d’urgence oblige, une fois de plus que l’humain, lui, est bête et féroce ! Il n’est qu’à voir avec quelle violence le camp des vaccinés, pro-gouvernementaux, fustige le clan des insubordonnés ! Il est vrai que depuis la nuit des temps les hommes se dressent les uns contre les autres, mais voilà bien un état de fait que je ne peux comprendre et face auquel je suis toujours désappointé.
Alors nous allons essayer d’aller vers le printemps en ne gardant que le positif !
Et pour tuer le temps je vous invite, une nouvelle fois, à parcourir mes textes poétiques en long, en large et en travers, en prenant le temps de bien lire entre les vers car c’est là, au chaud, que les images les plus colorées, les accents enflammés et les messages sous-jacents se cachent le mieux !
Bien entendu il est toujours question de poésie contemporaine réaliste, au travers de laquelle vous cueillerez à votre guise les fleurs d’idées que j’ai semées à brûle-pourpoint.
Je vous livrerai quelques textures intimes et quelques couillonnades pour rigoler un peu, bien entendu. On parlera des tunes de mamie, des commerces du corps et de l’esprit, et d’amour évidemment. Je vous présenterai un musicos, le mignon du village, un peintre, un poète, un viticulteur à la retraite, une amie et un chasseur. On poussera, peut-être de connivence, quelques coups de gueule, histoire de montrer à tous ces cadors qu’on n’est surement pas aussi bête qu’on en a l’air, alors qu’ils pensent nous manipuler à souhait.
Le village, le vignoble et les garrigues, comme d’habitude seront omniprésents, puis on se quittera sur quelques aboiements de chiens encagés.
Vous savez tout, où presque… et puisque on « clique » aujourd’hui pour lire des poèmes plutôt que de tourner les pages d’un recueil, soyons de notre temps et voyez mon univers poétique se dérouler sur votre écran !
Je vous remercie d’être toujours près de moi depuis mon tout premier poème, il y a plus de trente ans, et je vous bise bien fort et bien affectueusement.
J.G
– Table des Poèmes –
- Lettre à ma lectrice.
- Les enfants d’Apollon.
- L’héritage.
- Conjugaison des temps immémoriaux.
- Introspection.
- Réveil chanceux.
- Composition génésique.
- Histoire ; instant ferré.
- Avec les tunes de mamie.
- Les commerces du corps et de l’esprit.
- Les amants de seize ans.
- Mensonge de pêcheur.
- Celui qu’il ne faut pas perdre de vue.
- Le roi des couillons.
- Le rocker musicos.
- Le mignon du village.
- L’artiste peintre.
- Coup de bec.
- Comme avant.
- Combat inégal.
- Un mauvais moment.
- Trompe-l’œil.
- Gardez l’espoir.
- Au cœur même de l’âme.
- Aphorismes.
- Par une nuit sans lune d’après la chandeleur.
- L’arrière saison.
- Seul celui qui s’obstine peut passer à côté.
- Révision du codicille.
- vie de chenil.
1. – Lettre à ma lectrice –
Pourquoi écrivez-vous, me demandait tantôt
une lectrice éprise de mes récits poétiques,
pourquoi vos vers éclosent à tire-larigot,
pourquoi telle musique, pourquoi telle métrique ?
Voyez-vous, chère amie, je suis fort boulimique
de ces philtres célestes, ces breuvages magiques
dont les nues me gratifient de manière frénétique,
et bien que cela puisse vous paraître comique
ces nectars destinés à inspirer l’amour
entretiennent en moi la passion de la rime !
L’idée m’est insufflée par je ne sais quel secours
et la métaphore n’est que l’idée qui se grime !
C’est une drogue dure que d’être happé
sans relâche par ces éthers lointains
et croyez qu’à l’aurore je rentre harassé
mon âme surchargée de matière à quatrains !
Mais c’est là ma raison de vivre ; suis-je sot
d’être la proie consentante de cette panacée,
d’être ainsi prisonnier de l’image et du mot
et de vivre au fil d’encre toujours cadenacé ?
Puis j’entre en poésie comme on entre à l’église,
la tête découverte, la foi exacerbée,
et je fais travailler mon éminence grise
qui noircit à ma guise des feuilles de papier…
plus rien n’existe autour, que la couleur des mots,
que le cordeau auquel je dois être fidèle,
le silence profond d’où me parvient l’écho,
et l’histoire qui à pas feutrés se révèle !
Mon âme rassasiée mon esprit est paisible
et mon corps tout entier jouit de l’accalmie,
mais comme mes chères muses sont incorrigibles
et qu’elles ne font jamais les choses à demi
me voici rejoindre les charmilles célestes
en une course toujours des plus haletantes,
laissant sur mon bureau deux ou trois palimpsestes
prêts à accueillir la poudre d’étoiles filantes !
J’espère, amie, que la réponse vous convient,
j’ai tenté de vous décrire l’indescriptible !
J’y suis tombé dedans, comme on dit, un matin…
et lisez-moi toujours comme François lit la Bible…
car je vais en sueur sous un soleil de plomb,
vers un bon dieu, sans doute, mais peuplé de démons.
2. – Les enfants d’Apollon –
Lorsque je suis entré pour la première fois
dans le cercle insolite de ces poètes vif-argent,
ces drôles qui vivent leur art plantureusement,
je me sentis tout chose mes poèmes sous le bras.
Comme on le fit à Rome ou à l’Académie
tous mêlaient de bon cœur geste et intonation,
rivalisant d’audace avec un tel aplomb !
ils possédaient l’affaire et ils donnaient envie !
Ils levaient le poing comme si ce fut naturel
forçant la voix pour louer la révolution,
où frémissaient sans fard déclamant Cupidon,
les choses de l’amour et les mystères du ciel !
En Ronsard ils voyaient l’éternel amoureux,
de Rimbaud pas une métaphore ne leur échappait,
Baudelaire pour eux était plus que parfait ;
ils vénéraient Hugo comme s’il fut un dieu !
Ils savaient tout sur toute chose littéraire
et me demandaient mon avis à brûle-pourpoint
comme si j’étais l’un de ces maîtres parnassiens…
mais je ne connaissais que les rimes de ma terre !
Les seuls poèmes que j’avais à leur présenter
traitaient de garrigue, de vigne, de ces vents
de Cers et de Marin qui parfument mon sang,
me donnent envie de boire, de rire et de chanter…
et puis des gens d’ici, ceux qui vont simplement,
pour qui Verlaine n’est pas la priorité,
ceux qui parcourent les nues depuis leur cheminée
et font cuire la saucisse sur une braise de sarments…
ceux qui s’embrassent le soir avant d’aller au lit
et s’endorment encore sous un gros édredon,
ceux qui prennent plus encore le tracteur que l’avion
et appellent tendrement leur femme « ma chérie » !
Les seuls poèmes que j’avais à leur présenter
parlaient de nuits étoilées sur le toit des jardins,
de la Montagne d’Alaric, des iris des chemins,
du parfum des raisins dans les bennes gonflées,
de ciseaux à tailler et puis de boufanelles 1,
de souquets 2 qu’on ramasse pour allumer le feu,
de fricassées de fèves et puis de pot-au-feu,
puis d’oliviers en fleurs et de nids d’hirondelles !
Je me sentis tout chose mes poèmes sous le bras
surtout quand vint le tour de dire mes écrits,
et mon tour vint au milieu de l’après-midi
alors que je tombais de Charybde en Scylla.
Je ne fis pas le geste qui allait avec l’image,
j’étais assurément à cent lieues de l’apprendre !
j’avais fait mon devoir et je devais le rendre,
ce que je fis debout, poignant et sans ambages !
On parla de Fontiès bien des années durant
et peu à peu mes vieux poètes quittèrent le cercle.
Ils rejoignirent tous l’Empyrée, soit disant,
dans des boîtes à poèmes sans porte ni couvercle.
1 : fagots de sarments (de l’occitan bofanèla)
2 : bras de cep enlevé pendant la taille (de l’occitan soquet)
3. – L’héritage –
Quand d’un dernier battement d’ailes
j’aurai rejoint mon coin de ciel,
qu’aux tables garnies de Cybèle
je boirai mon repos éternel,
quand je n’irai plus qu’en pantoufles
sur l’épais tapis de nuages
en sifflant jusqu’à bout de souffle
les airs du nouveau paysage,
quand par la fenêtre de mon nid
je jetterai un œil sur terre
pour voir si vous fumez vos vies
en bouffées austères ou princières…
vous ne penserez guère à moi
qu’au temps béni des chrysanthèmes,
vos corps en chair remplis de foi
face à mes os oints de Saint-Chrême !
Je ne vous aurai rien laissé
que de bons souliers pour poursuivre
sur la voie de la dignité
du courage et du savoir-vivre,
de l’amour, de la paix durable,
de la tolérance et l’altruisme,
la voie des joies infatigables,
de la sagesse et l’optimisme,
je ne vous aurai rien laissé
qu’un toit de vieilles tuiles romanes
et quatre murs de pierres léchés
par une langue de tramontane,
je ne vous aurai rien laissé
qu’un jardinet sans pesticide
où les cigales, chaque été,
chantent à l’abri des pluies acides,
je ne vous aurai rien laissé
que des poèmes sans valeur
aux yeux d’une folle société
dont l’argent remplace le cœur,
je ne vous aurai rien laissé
qu’un peu de brume sur les vignes,
les jours d’automne où vous lirez,
si vous savez, entre les lignes,
je ne vous aurai rien laissé
qui puisse nuire à votre honneur,
ni rien que j’ai pu oublier
de payer à mon percepteur,
je ne vous aurai rien laissé
que ce puissant amour de père,
et vous serez à mes côtés
comme je le suis de mon père ;
je serai entré dans le trafic
des voies célestes, de l’éternel,
et je sais que de vos bancs publics
vous lèverez les yeux au ciel
car jamais le fil ne se rompt,
ne s’entortille, ne se consume
ni ne s’écrase sur l’enclume
ou sous la tête du pilon…
puis vous irez en souriant
au travers des voies matérielles,
heureux j’espère, et m’oubliant
aux pépiements de l’hirondelle !
4. – Conjugaison des temps immémoriaux –
Mon passé antérieur était plus que parfait,
à longueur de garrigue peinard je chassais
tant le mammouth laineux que le lièvre antilope,
le lagopède des saules, le sus scrofa d’Europe
que le cerf rouge, l’ours brun et le bouquetin ;
j’étais le passant qui passait l’arc à la main !
Mon passé antérieur était plus que parfait,
à longueur de garrigue peinard je cueillais
tant les framboises que les mûres et les baies d’airelle,
l’épine-vinette, les fraises et les prunelles,
que les amandes pour faire mon massepain ;
j’étais le passant qui allait panier à la main !
Certes, j’étais imparfait cabossant ma compagne
si elle ne me faisait grimper au mât de cocagne
quand l’envie me prenait, sur la paille de la grotte,
ou si après la chasse elle n’astiquait mes bottes,
ou ne bardait d’ail une cuisse d’autruche rôtie ;
j’étais l’homme, auquel par nature on obéit !
Certes, j’étais imparfait quand je mangeais d’abord,
mais en tant que chef de famille, qu’impérator,
quand la chasse avait été des plus funeste
tous passaient après moi pour grignoter les restes ;
que je dorme dans l’antre ou que je dorme dehors
j’étais l’homme et j’étais donc le seul maître à bord !
Mon passé était simple et parfois composé
de périodes où j’aimais peindre sur les rochers,
où je devais entre autre, inévitablement,
tailler mes silex et coudre mes vêtements,
entretenir le feu, éduquer mes enfants ;
j’étais l’homme pragmatique des anciens temps !
A présent je ne me retrouve plus en vous
qui n’êtes même pas des hommes, juste des fous,
des barbares, des sauvages de la pire espèce
pleins de vide, de vices, d’orgueil et de faiblesses ;
vous me nommez l’ancêtre et vous êtes l’animal,
j’étais l’homme et vous êtes la hyène et le chacal !
Après avoir rendu votre terre infertile,
les quatre coins de la planète bleue hostiles,
en un futur simple vous agoniserez !
Le futur antérieur ne vous aura sauvé
malgré toutes vos sciences et toutes vos vérités !
Triste conjugaison et mauvais écoliers,
j’étais le passant et vous serez le passé !
5. – Introspection –
Juste marcher dans l’eau loin après la jetée,
aller machinalement, revenir et penser,
hésitant quelques fois, d’autres fois convaincu,
par les couleurs du songe pris au dépourvu,
puis croire au ciel, peut-être, comme à l’immensité,
être persuadé, puis admettre et douter,
méditer, rêvasser, concevoir et connaître,
marcher dans le néant, à chaque pas renaître,
épouser du regard les voiles enflées qui glissent
sans se soucier un sou du ciel et des abysses,
ravir les péans d’Eole et Poséidon,
boire aux clapotis de tous les amphitryons,
espérer, spéculer sur tout et son contraire,
n’être plus orphelin, n’être plus tributaire,
supposer, gamberger sur les temps et les meurs,
déployer ses ailes et prendre de la hauteur,
envisager la porte d’un monde meilleur,
souhaiter pour cinquième saison celle du cœur,
marcher, présumer le pire et semer des fleurs,
être soi, être fort, être bon, être acteur,
superposer en tranches les parfums, les idées,
toujours marcher dans l’eau loin après la jetée,
concevoir, estimer, avoir « l’envie de »,
croiser le fer, la flamme et rallumer le feu,
creuser le cheminement du naître et du mourir,
dessiner sur le sable les yeux des souvenirs,
examiner, prévoir, deviner et sentir,
prendre garde, réfléchir, raisonner et mûrir,
imaginer que l’on peut refermer chaque trou
si l’on est fatigué, même si l’on est à bout,
écouter les vagues claquer sur les récifs,
puis rentrer à pas lents, vidé mais positif,
rempli d’iode, sûrement, et les pieds ensablés,
tout heureux de fatigue et de naïveté.
6. – Réveil chanceux –
J’ai quitté le lit sur la queue d’un rêve heureux
où tout était embrassades et poignées de mains,
où tout était sourires et fluide mélodieux ;
je vous le dis, limpide comme un ciel de juin !
Femmes et hommes raisonnaient à propos de l’amour,
de l’amitié peut-être, peut-être endimanchés
comme on allait aux messes, jadis, cavalcadours
comme ceux des costumes aux galons dorés !
J’entendais le tintement des verres et des voix,
l’écho des verbes ronds sur les tapisseries,
les rebonds malicieux des adjectifs de choix
et le glissement heureux des souliers vernis !
Je voyais flotter des humeurs multicolores,
comme des gerbes d’espoir, dans chaque espace vide,
d’autres, dans le sillage des corps, plus vives encore,
d’autres immaculées, légères et candides !
Je voyais une ronde de fraternité,
des musiques planer entre les portes ouvertes,
au plafond, des têtes d’anges tout en gaieté,
des verres d’ambroisie sur les plateaux des dessertes…
et dans cette atmosphère des plus archangélique
je sentais l’odeur de la pluie sur les graviers,
l’été dans ce qu’il sait avoir de romantique,
de mystère, de force et de virtuosité !
En ouvrant mes volets je vis qu’il pleuvait dru,
mais les fleurs au jardin avaient un port de tête
pareil à ceux qui en mon rêve faisaient fête ;
j’enfourchai l’optimisme et le montai à cru…
pareil à la fourmi, quand la bise fut venue.
7. – Composition génésique –
Pourquoi, sous prétexte d’écrire une poésie
sur la drague, devrais-je l’affubler d’atours
qui n’enjoliverait guère plus le récit,
et ne le rendrait, du reste, plus glamour ?
Pourquoi voudriez-vous une pointe de romantisme,
quelques strophes sur la rencontre, l’approche ?
Pourquoi disserter sur le sentimentalisme
lorsqu’on se doute que l’affaire est dans la poche ?
Pourquoi évoquer le jeu de la séduction
et perdre bien trop de temps en marivaudages…
dépenser trop de mots pour décrire la tension,
les frissons et les taquineries de l’échange !
Il faudrait par la suite agencer les quatrains
qui traiteraient de charme, de chair et de désir,
et les sous-entendus qu’on perdrait en chemin…
peut-être faire même des projets d’avenir !
Pour terminer le texte, inévitablement,
il faudrait y inclure la sexualité ;
sujet à traiter pour les prudes avec des gants,
pour les femens avec une once de gravité !
Mais cela n’attirerait guère votre attention,
vous iriez direct à la conclusion pardi !
Si un jour m’échoit d’écrire une telle chanson
qu’elle soit d’un seul quatrain et léger et concis !
« Un jour qu’il allait ramasser des mousserons
le jeune curé tomba sur la jeune bergère
qui par les prés chantait en gardant ses moutons ;
ni de une ni de deux vite il lui fit l’affaire. »
8. – Histoire ; instant ferré –
Savez-vous ce qu’il advint après que l’Atlantide, cette île mythique qu’évoqua Platon, ne soit engloutie par les flots dans un cataclysme provoqué par Zeus ?
Savez-vous ce qu’il advint après que l’arche de Noé se fut posée sur le Mont Ararat ?
Savez-vous ce qu’il advint après que les guerriers, les chevaux et les chars de Pharaon, à la poursuite des fils d’Israël, furent engloutis dans la Mer Rouge ?
Savez-vous ce qu’il advint après que Vercingétorix eut jeté avec dédain son javelot, son épée et son casque au pied de César, à Alésia ?
Savez-vous ce qu’il advint après que le soldat de Clovis eut cabossé la vase de Soisson pour ne pas que son roi l’obtienne ?
Savez-vous ce qu’il advint après que Dame Carcas eut jeté son cochon engraissé au maïs à Charlemagne ?
Savez-vous ce qu’il advint après qu’il fut découvert que le Pape Jean VIII était en réalité une papesse ?
Savez-vous ce qu’il advint après que Jeanne d’Arc eut contraint les Anglais à lever le siège d’Orléans et qu’elle passa le restant de la nuit dans une taverne avec trois beaux chevaliers ?
Savez-vous ce qu’il advint après que les espagnols s’emparèrent de tout l’or des incas à Atahualpa et en remplirent le port de Séville ?
Savez-vous ce qu’il advint après que le moine Dom Pérignon lors d’un pèlerinage à l’abbaye bénédictine de Saint-Hilaire emporta la méthode de prise de mousse du vin en sa propre abbaye de Saint-Pierre d’Hautvillers ?
Savez-vous ce qu’il advint après qu’une étude sur l’hygiène des français menée à la fin du XIXème siècle, révéla que 2% des gens aisés prenaient des bains, 18% se lavaient parfois les pieds, 52% se lavaient huit fois par an, 4% se nettoyaient les mains et la figure pour aller à la messe, et les derniers 24% ne connaissaient l’eau que s’ils tombaient dans une mare ?
Savez-vous ce qu’il advint après que Talleyrand eut fixé le prix de la Louisiane à quatre-vingt millions de francs et que Napoléon la vendit aux américains ?
Savez-vous ce qu’il advint après que Félicette, le premier chat envoyé dans l’espace en tant que passagère de la fusée Véronique, revint sur terre vivante ?
Savez-vous ce qu’il advint après que les femmes françaises eurent le droit d’ouvrir un compte bancaire en leur nom propre et occuper un emploi sans l’accord de leur mari ?
Savez-vous ce qu’il advint après que les extraterrestres désertèrent la montagne sacrée de Bugarach ?
Savez-vous ce qu’il advint après qu’Hollande eut vendu son scooter ?
—
Et bien c’est là que les athéniens s’atteignirent,
les perses se percèrent, les satrapes s’attrapèrent,
que les thraces tracèrent, que les Mèdes médirent,
que les assyriens s’assirent, que les thébains tombèrent,
que les parthes partirent… et les barbares s’embrassèrent !
9. – Avec les tunes de mamie –
Mamie, en allant écrire sur les gens du port
j’ai fait la connaissance d’une perle aux yeux d’or,
désirable d’esprit, délicieuse de corps,
blonde comme les blés, un singulier trésor !
Mamie, si tu pouvais m’avancer quelques tunes
je l’emmènerai danser sur un rayon de lune
car les trois pièces que j’avais économisées
par le trou de ma poche se sont carapatées…
et je ne peux sans doute lui offrir une glace !
et pour le coup, mamie, je vais perdre la face !
je ne peux me résoudre à la voir s’envoler,
elle est mon grand soleil et mon ciel bleu d’été !
Si tu pouvais, mamie, me glisser quelques tunes,
que je te rendrai dès que je ferai fortune,
près des barques, là où la vue est délectable,
face à la mer je réserverai une table
où tout serait musique, où tout serait paillettes,
où tout serait douceur, où tout serait cueillette,
où, délicatement je glanerai sa main
comme qui déroberait une fleur du chemin…
sous le roulis des vagues et sous les pépiements
des moineaux de la place et les rires des gens,
dans l’un de ces bonheurs où l’on parle à voix basse,
où chaque brin d’air est un dieu qui vous embrasse !
Mamie, en allant écrire sur les gens du port
sur mes rimes s’est posée une hirondelle du nord…
mais les poètes ne vivent que de pain sec et d’eau
et n’ont jamais un ver pour nourrir les oiseaux !
Tu sais, mamie, les fils d’apollon, les cigales,
ceux qui chevauchent les licornes en sandales,
en recevant la clé d’un autre entendement
sont condamnés sur terre à quelques errements,
et les bonheurs faciles, à portée de main
du plus humble quidam, du commun des mortels
sont pour eux, bien souvent, d’inaccessibles étoiles,
des vents qui jamais ne viendront gonfler leur voile !
N’étant hélas voué qu’à l’unique folklore
des quatrains enchaînés et des folles métaphores
en une diligence où ma seule fortune
est d’aller seul danser sur les rayons de lune,
mamie,
garde-moi ton amour… et dépense tes tunes !
10. – Les commerces du corps et de l’esprit –
Tandis qu’au vingt-cinq avenue des Champs-Elysées,
chez Blanche de Païva, une demi-mondaine,
par la main de Baudry le jour pourchassait la nuit 1,
à la prison Saint-Lazare, les filles publiques,
pour la plupart atteintes de maladies vénériennes,
gémissaient de maltraitance, de faim et de froid.
Tandis qu’au vingt-cinq avenue des Champs-Elysées
la Païva offrait ses rousseurs flamboyantes
aux notables et ses grâces aux peintres et sculpteurs,
à la prison Saint-Lazare, les filles publiques,
pour la plupart atteintes de maladies vénériennes,
gémissaient de maltraitance, de faim et de froid.
Tandis qu’au vingt-cinq avenue des Champs-Elysées
près de l’imposante cheminée de marbre rouge et blanc
on jouait du piano et contait des poèmes,
à la prison Saint-Lazare, les filles publiques,
pour la plupart atteintes de maladies vénériennes,
gémissaient de maltraitance, de faim et de froid.
Tandis qu’au vingt-cinq avenue des Champs-Elysées
entre les consoles en bronze, les coupes de Chine
et les lambris fleuris jouissait la lionne,
à la prison Saint-Lazare, les filles publiques,
pour la plupart atteintes de maladies vénériennes,
gémissaient de maltraitance, de faim et de froid.
Tandis qu’au vingt-cinq avenue des Champs-Elysées
les femmes à demi-nues et les artistes émoussés
s’affalaient sur l’escalier en onyx jaune d’Algérie,
à la prison Saint-Lazare, les filles publiques,
pour la plupart atteintes de maladies vénériennes,
gémissaient de maltraitance, de faim et de froid.
Tandis qu’au vingt-cinq avenue des Champs-Elysées,
« Le Louvre du cul » comme le nommèrent les Goncourt,
guinchaient Gautier, Gambetta, Renan et Girardin,
à la prison Saint-Lazare, les filles publiques,
pour la plupart atteintes de maladies vénériennes,
gémissaient de maltraitance, de faim et de froid.
Tandis qu’au vingt-cinq avenue des Champs-Elysées,
même les sculptures de Dalou et Carrier-Belleuse
buvaient le champagne que versait à flots la Païva,
à la prison Saint-Lazare, les filles publiques,
pour la plupart atteintes de maladies vénériennes,
gémissaient de maltraitance, de faim et de froid.
Tandis qu’au vingt-cinq avenue des Champs-Elysées,
« la vieille courtisane peinte et plâtrée » 2
accumulait les perles, les diamants et rubis…
à la prison Saint-Lazare, les filles publiques,
pour la plupart atteintes de maladies vénériennes,
gémissaient de maltraitance, de faim et de froid.
En dix-huit cent quatre-vingt-quatre la Païva
mourut d’ennui au château de Neudeck, en Silésie.3
De la prison Saint-Lazare chaque jour une charrette
sortit des femmes sans vie jusqu’en dix-neuf cent vingt-sept.
Ainsi allaient alors les quartiers de Paris ;
Ainsi vont toujours les commerces, du corps et de l’esprit.
1 : « Le Jour pourchassant la Nuit » plafond du grand salon de l’Hôtel Païva, peint par Paul Baudry.
2 : Citation des frères Goncourt à l’égard de la Païva.
3 : La Silésie est une région historique en Europe centrale qui s’étend dans le bassin de l’Oder sur trois États : la majeure partie est située dans le Sud-Ouest de la Pologne, une partie se trouve au-delà de la frontière avec la République tchèque et une petite partie en Allemagne.
11. – Les amants de seize ans –
Je visitais la ville, où, naturellement,
j’avais poussé la porte de la cathédrale
dont l’architecture, le retable, les stalles,
l’époustouflante peinture de la Vierge et l’Enfant
sont d’une beauté sublime… comme tout en céans !
L’audioguide à mon cou j’allais à pas feutrés
de chapelle en chapelle, de tableau en tableau,
d’anges ailés en dorures, de statues en joyaux !
D’un fin pas de pieux j’empruntais l’escalier
m’élevant vers les voûtes d’ogives constellées…
quand en longeant le triforium ne v’là-t’y pas
qu’entre la colonnade et le recoin de l’orgue
la voix de l’audioguide atteignit son point d’orgue,
qu’aux commentaires historiques un drôle d’alléluia,
un halètement, un doux susurrement succéda !
Vite je baissais le son pour entendre la messe,
et la prière que j’ouïs monter vers le démiurge
fut de ces couleurs roses que le censeur expurge,
de ces suppliques enrubannées de promesses,
dont l’abbé se délecte lorsqu’on les lui confesse !
Comme j’allais seul et feignais de ne rien entendre,
que la grosse cloche supplantait maintenant le répons,
les dévotions charnelles reprirent du bourdon ;
un corps jouissait, l’autre préférait se rendre…
devais-je m’éclipser ? Je décidais d’attendre…
le triforium, alors, fut baigné d’un silence
à la fois enflammé, émouvant et profond…
puis je vis apparaître, remplis d’adoration,
sous un rai de vitrail baignant leur innocence,
deux amants de seize ans remplis de complaisance.
Leurs visages étaient clairs, leurs yeux noirs pétillants.
Leurs âmes vibraient encore, et sur leurs bras perlaient
les frissons de la hâte et la naïveté.
La fille me rappelait cette fleur rouge d’antan
et notre couche de blé par un soleil couchant…
je me voyais en lui, tant de saisons plus tôt,
gaillard et boutonneux, amoureux, louvoyant
sous les vents contraires d’un ciel d’adolescent,
n’ayant alors ni chaîne, ni visée, ni drapeau,
tendre farfadet, joyeux saute-ruisseau…
Ils passèrent sans me voir et sans voir les archanges
qui gringottaient leurs psaumes en tournant autour d’eux,
tant ils étaient nobles et tant ils étaient heureux !
Ce devait être là leurs premières vendanges !
Parce qu’il est des colombes, parce qu’il est des mésanges,
eux avaient pris pour couche la maison de Dieu,
comme d’autres, en d’autres lieux, la paille d’une grange…
parce qu’il est des colombes, parce qu’il est des mésanges !
12. – Mensonge de pêcheur –
Cet après-midi-là j’étais à la sofie,
entendez le poisson et non pas la voisine,
parce que nous avions fini de tondre les brebis
et fini d’étiqueter les sacs d’agneline ;
à la belle saison je file un coup de main
à Pierrot, le berger, qui est un copain d’enfance,
et son border collie, bon comme le bon pain,
débordant d’affection et rempli de vaillance !
Je m’étais accordé un peu de distraction
et la pêche me sied, elle me régénère,
j’empègue l’asticot au bout de l’hameçon,
je m’allonge dans l’herbe et puis je laisse faire…
je laisse flotter le bouchon à la surface
et lorsque retentit la clochette je ferre ;
certes, l’art paraît simpliste mais il est efficace
et je ne rentre jamais bredouille de la rivière !
Cet après-midi-là, sous un soleil d’été,
alors que j’étais allongé sur des fougères
derrière un minuscule rideau de reines des prés,
quelques glycéries, des joncs et des salicaires
vint s’asseoir à six pas de mon paradis de pêche
notre jeune institutrice, un bouquin à la main,
la jupette ras les cuisses, le jésus dans la crèche
et l’étoile du berger sur le galbe de ses reins.
Ignorant ma présence la belle prit ses aises
et laissa un à un choir tous ses vêtements ;
ils n’étaient guère nombreux, ma foi j’en fus fort aise,
et me délectais de la chose un bon moment…
jusqu’à ce qu’une sofie avale l’asticot
et face sur le coup tinter fort la clochette ;
alors la belle laissa échapper un « Ho !»
et se quilla d’un bond comme une statuette…
puis elle se couvrit succinctement la chose
et se mit à rire de la situation ;
elle me vit si penaud, sans mots et les joues roses
qu’elle perdit une bise au creux de mon barbichon.
Alors, comme les astres semblaient bien alignés,
nous fîmes danser nos corps sur les reines des prés.
Comme ma belle, l’œil vif et sens à l’envers
m’invitait à remettre chez elle le couvert,
je lâchais la sofie, lui jetais tous mes vers…
puis je fis atout maître, belotte et dix de der !
13. – Celui qu’il ne faut pas perdre de vue –
Lorsque je le connus pour la première fois
il sentait le jupon dentelle, le feu de bois,
la peau doucereuse d’un ange, l’eau ambrée,
et le regard aimant de toute la maisonnée.
Sous le crépitement des bûches il veillait
m’entourant de parfums quand les femmes pâtissaient,
m’autorisant à goûter, d’une virgule du doigt,
la pâte à crêpes et la poudre de chocolat !
Il était là le jour de mes tout premiers pas
quand mon œuvre première allait cahin-caha,
comme ce jour, où, seul j’ouvris la porte du nid
et foulai pied-nu la prairie du Paradis !
Quand sur mon petit vélo rouge j’arpentai
le village en tous sens, et comme tous tutoyai
le curé, comme le maire et les vieux sur le banc
il était là encore, sans cesse m’accompagnant !
Et puis lorsque je connus mes premiers émois,
la première brunette que je pris contre moi
pour la fête du village, il était là, toujours…
je lui donnai un nom ; je l’appelai amour !
Puis il prit bien des visages au cours de ma vie,
ceux de mes grands-parents qui m’apprirent celle-ci
et ceux des amis de passage, des éternels,
puis en levant les yeux je le trouvai au ciel !
Deux fois, dans un berceau, il me vint potelé
et nous le humions à quatre dans notre intimité.
Chez nous il trouva matière à s’épanouir
et aida nos tendres chérubins à grandir !
Même s’il se plaît à couler en abondance
il lui arrive aussi de prendre quelque distance,
et le mien s’en alla gambader quelques temps
sur un horizon où ma foi j’étais absent…
puis il revint par une porte dérobée
me jurant que c’était là pour l’éternité !
N’ayez crainte, j’ai tant avalé de tisane
que le bougre n’est pas prêt à me prendre pour un âne !
Mais depuis il m’accompagne encore et toujours
et je glisse vers demain au rythme du tambour.
Je vous le souhaite à tous, vivement, de tout cœur…
avez-vous bien compris qu’il s’agit du bonheur ?
14. – Le roi des couillons –
Tout s’est fait inconsciemment et bien simplement.
Jamais je n’aurai donné un quignon de pain
à qui serait passé sur le petit chemin
une cape sur le dos et de fols cheveux blancs,
traînant au bout d’une laisse de sépulcrales pensées
et semant en suant ses vers à la volée !
Jamais sur la murette qui enceint le cimetière
je ne me serai assis pour écouter les stances
d’un prophète doué pour ces fines extravagances,
fussent-elles empreintes de sagesse ou de colère,
et j’aurai du bâton conduit loin mes moutons
par un autre passage, sur un autre layon !
Lorsque vint le temps d’entrer en classe de vignes
la vraie littérature qui nous fut dispensée,
je dis « nous », avec les copains de la même fournée,
mille fois plus imagée que la langue des signes,
fut celle du grand air, du parfum des rouquettes,
non celle des Ronsardises et des Aragonnettes !
Humant un air pauvre d’intellectualisme,
dans une vieille classe, contre un poêle fumant,
ou coupant l’herbe entre les souches de carignan
je devais cependant en venir au lyrisme
car l’air pauvre de chez nous exalte les sentiments
et la table du dimanche complète l’enseignement !
Ainsi chemin faisant, curiosité accrue
et le désir de toujours aller de l’avant,
c’est au cœur du vignoble que sous un vent chantant
la vie de tout gens, de l’ailleurs comme des nues
j’ai pris mon crayon gris et osé quatre rimes
que j’ai signées, bien sûr, sans le moindre pseudonyme !
On me donna un pupitre chez des poètes,
cercle de frais émoulus et d’anciens du bel âge
où j’appris un peu plus, chaque jour davantage
à faire de maux noirs des images de fête
au sein desquelles, amis, je vous invite à boire
vos musiques d’été et vos parfums de foire !
Voyez, tout s’est fait inconsciemment, simplement,
sans penser à l’argent ni sans viser la gloire,
juste pour le plaisir de conter des histoires
à rendre l’hiver doux et faire passer le temps ;
sans avoir reçu du ciel une grâce, un don,
sauf peut-être celui d’être le roi des couillons !
15. – Le rocker musicos –
Il a fait son job de la guitare électrique ;
il vénère le rock depuis qu’il a douze ans !
Il kiffe Syd Barrett, Frank Zappa, Gene Vincent,
et depuis ne vit que par et pour la musique !
Sur sa première gratte il a l’autocollant
d’un Lemmy Kilmister en chapeau de sudiste
et celui d’Iggy Pop and The Stooges en piste
sur une scène de Ann Arbor in Michigan !
A la première note, déjà, il quitte la terre
et tous les dieux du ciel viennent à sa rencontre…
à la troisième, en lui, mille mondes s’affrontent !
Les yeux clos, euphorique, en une vapeur légère
il flotte dans l’éther d’une galaxie perdue !
Pris par les vents du fuzz ou de la distorsion
il n’est plus âme et chair, il n’est plus qu’âme et son…
son saturé, seulement, et effet de chorus !
Il n’est qu’un Chuck Berry, un Hendrix, un Clapton,
un Joe Satriani, Santana ou Blackmore !
Et puis parfois, pris d’étoiles multicolores
il vous gratifie d’un blues de Robert Johnson !
Il déjeune whammy, il respire wah wah,
il discute talk box, reverbe et tremolo…
rap métal, à l’occase, avec Tom Morello,
et boit Grateful Dead et son Jerry Garcia !
Mais voici qu’on éteint les tables de mixage,
l’heure tourne, il revient des nébuleuses lointaines
où résonne encore l’overdrive de Tom Verlaine ;
ici les réverbères irisent les vitrages.
Il embrasse ses potes, échange quelques rires,
monte le col de la veste et visse sa casquette,
puis tout en poussant sa nouvelle chansonnette,
sous ses tiags croco et son chéche en cachemire
il rentre à la maison comme tout un chacun.
Pensiez-vous les musicos différents de nous ?
Malgré leur fièvre douce ne les croyez pas fous,
ils ne sont que des anges portés par les embruns !
16. – Le mignon du village –
Si vous le rencontrez, tirant un shih tzu blanc
au bout d’une laisse où tinte un petit grelot,
allez à sa rencontre, échangez quelques mots,
certes l’homme est précieux mais fort intéressant,
sa verve maniérée fleurit ses bavardages…
c’est l’excentrique local, le mignon du village !
Tiré à quatre épingles, les chaussures vernies
ornementées d’un rabat à boucle dorée,
un pantalon à pinces, une veste galbée
sur un tee-shirt moucheté de rose et de gris
et le visage oint d’un léger maquillage…
c’est l’excentrique local, le mignon du village !
Il se dandine gaiement, comme le fait Lucie L’oie,
force un peu le trait de ses gesticulations,
cancane sur le berger, le troupeau de moutons,
emploie des mots feutrés puis rit d’une grosse voix
tandis que ses yeux se perdent en papillotages…
c’est l’excentrique local, le mignon du village !
Ils font un petit tour pour soulager Hardi,
le shih tzu blanc vêtu d’un rouge imperméable ;
chemin faisant, ma foi, les deux sont bien aimables
et semblent déambuler sans le moindre souci.
Je ne pourrai guère vous en dire davantage…
c’est l’excentrique local, le mignon du village !
Les mauvaises langues disent qu’il est la femme du couple
parce que son compagnon leur paraît plus viril,
c’est vrai que l‘autre bat un petit peu moins des cils ;
moi je me fous de la manière dont ils s’accouplent,
nous discutons du temps, des vignes, du paysage…
c’est l’excentrique local, le mignon du village !
Et le soir à l’heure où chante le hochequeue
s’il lui plait de s’étendre sur un plaid de luxure
et s’adonner à de lubriques littératures
tandis que je tricote mes rimes au coin du feu,
que grand bien lui fasse, à chacun son doux potage…
et amitiés sincères au mignon du village !
17. – L’artiste peintre –
Avec l’indubitable il jongle
et ripoline la neige en noir,
Il a du vert coincé sous l’ongle,
il a du bleu dans le regard,
il a du rêve sur la lippe,
du rouge au sourire narquois,
il a des pâtés sur les fripes,
de la poudre d’or sur les doigts,
il a le feu, il a la grâce,
la folie douce du tourment,
il mêle la terre et l’espace,
les dieux, les diables aux éléments.
Il embrouille pâte et pinceau
en une pointe de fantaisie,
et puis, courbant un peu le dos,
il pose l’idée sur le châssis…
ainsi le rai de soleil ouvre
la porte du ciel au clair-obscur
et le printemps nouveau découvre
que les myosotis sont déjà mûrs !
Il porte la blouse, comme l’écolier,
celui qui briguait les chimères,
et la lucarne de l’atelier
demeure son embarcadère…
puis d’un spalter bleu de cobalt
il vient écrire sur la toile
le fort et carillonnant choral
de la tramontane dans la voile…
alors sur un triptyque voisin
les anges, réveillés par le vent,
encore englués d’huile de lin
trompettent en filage d’argent…
parfois ses croûtes prennent le dessus,
le maître plisse un peu les yeux,
il est vrai que le farfelu
parfois se prend pour le bon dieu !
La vie d’artiste est sibylline,
le peintre un berger de l’ailleurs,
et comme l’abeille il butine
toutes nuances à chaque fleur.
Sur la palette, à nouveau,
les pommades entremêlent leur corps
sous l’efficience du pinceau
et les dentelles du décor…
peut-être naît une nature morte,
ou bien l’eau vive d’un torrent,
peut-être même une comporte
coiffée de grappes de Carignan…
une corrida ou un nu,
ou quelques formes énigmatiques
bordées de marges distordues,
une œuvre fantasmagorique !
Enfin le peintre en a assez
et laisse choir sur sa banquette
ses divagations, son tablier ;
repus il roule alors une cigarette…
la nuit gainera l’atelier,
les tubes dormiront gueule ouverte ;
surgissant de l’obscurité,
gloussant au sortir des nuées,
d’héliastes muses viendront fouiner
par la lucarne entrebâillée…
puis laisseront sur la desserte
leurs idées bleues, leurs idées vertes,
leurs jouissances et leurs baisers…
alors la nuit sera passée…
et sur le feu et sur la cendre,
le peintre n’aura qu’à reprendre
là où il s’était arrêté !
18. – Coup de bec –
On dit que chez lui les poules picorent sous la table,
qu’il ne balaie jamais, que c’est sale à crever,
qu’il n’a pas une seule pièce convenable,
que sa maison empeste plus que son poulailler !
On dit que jamais il ne lave ses assiettes,
ni ses verres, ni ses plats, qu’il n’a même pas de nappe,
de tue-mouche, de carafe, de photos, de carpette ;
qu’il n’a qu’un clou rouillé pour suspendre sa cape…
qu’il ne décrotte pas ses bottes avant d’entrer,
que ses chiens et ses chats dormaillent sur son lit
où gît un édredon en plumes de musqué,
et que trois doigts de crasse pommadent sa literie !
On dit que jamais on ne boirait à son oule
ni la soupe de pain, ni le jus du rôti
tant le cul de la cuve a vu de culs de poules
sans avoir un jour vu l’éponge et le produit !
Puis on dit que le soir viennent de drôles de gus,
enfin des gens comme lui, fardés dieu sait comment,
des gens qui badent le ciel, de fols olibrius
qui parlent avec les muses, les étoiles et le vent…
on dit que les rejoignent des nymphes et des naïades
en flottant, ou volant, et riant aux éclats,
puis qu’ils se livrent alors à d’étranges bambochades,
et qu’ils se droguent même à de forts alcoolats !
On dit qu’il passe parfois plus de huit jours sans sortir,
que son esprit, en transes, la nuit quitte la maison,
puis qu’au petit matin on le voit revenir
un phénix à sa gauche, à sa droite Apollon !
On dit qu’il vit de peu, enfin, de pas grand-chose,
mais qu’il connaît autant la terre que l’univers,
que son encrier noir est son éléphant rose,
qu’il ne conçoit la vie qu’en strophes et en vers !
Ce n’est qu’un excentrique que l’on prend pour un roi !
Si on libère tant de fiel à son égard,
c’est qu’on l’envie, peut-être, ou ne le comprend pas ;
il ne vit pas en marge, juste un peu à l’écart
des bons us et coutumes de la vie d’ici-bas…
puis la bouche empâtée on dit : « c’est un poète ! »
et on laisse glisser quelque sourire narquois ;
qu’est-ce qu’on est suffisant, qu’est-ce qu’on peut être bête
quand on est ordinaire et qu’on montre du doigt !
19. – Comme avant –
Ses chers tracteurs s’en vont à la coopérative,
octobre offre ses raisins charnus et sucrés.
De son banc de pierre il les regarde passer ;
lui aussi, autrefois, était sur le qui-vive
lorsque ses muscats et ses cinsaults mûrissaient !
Il a juste vieilli, juste quitté la route,
et bien peu lui prêtent attention à présent ;
il fut un vigneron émérite en son temps !
Aujourd’hui il n’est plus un jeune qui l’écoute…
c’est vrai qu’on ne fabrique plus le vin comme avant !
Ses chères palombes montent vers la cime du maquis
où les espèrent des chapelets de tirs croisés.
De son banc de pierre il les regarde passer ;
lui aussi, autrefois, faisait chanter le fusil…
sa gibecière était toujours grasse et gonflée !
Il a juste vieilli, juste quitté la route,
et bien peu lui prêtent attention à présent ;
il fut un giboyeur fort rusé en son temps !
Aujourd’hui il n’est plus un jeune qui l’écoute…
c’est vrai qu’on ne pratique plus la chasse comme avant !
Ses chères aguicheuses dandinent vers le bistrot,
où elles jettent du grain aux hommes émoustillés.
De son banc de pierre il les regarde passer ;
lui aussi, autrefois, avait sauté l’enclos,
et la Margot affichait des cornes de bélier !
Il a juste vieilli, juste quitté la route,
et bien peu lui prêtent attention à présent ;
il fut un saute-barrière réputé en son temps !
Aujourd’hui il n’est plus un jeune qui l’écoute…
c’est vrai qu’on ne conçoit plus l’amour comme avant !
Ses chers enfants de cœur pressent le pas pour l’office,
où résonnent les sermons sémillants de l’abbé.
De son banc de pierre il les regarde passer ;
lui aussi, autrefois, portait le saint calice
dans lequel le sang de la vigne était consacré !
Il a juste vieilli, juste quitté la route,
et bien peu lui prêtent attention à présent ;
il fut un fils de Dieu révéré en son temps !
Aujourd’hui il n’est plus un jeune qui l’écoute…
c’est vrai qu’on ne croit plus au bon-dieu comme avant !
Il a cette chère habitude, avant de se coucher,
de disserter sur la course du temps, effrénée !
De son banc de pierre il le regarde passer ;
lui aussi, autrefois, avait d’autres priorités
et se moquait que l’automne colle au cul de l’été !
Il a juste vieilli, juste quitté la route,
et bien peu lui prêtent attention à présent ;
il fut un remarquable besogneux en son temps !
Aujourd’hui il n’est plus un jeune qui l’écoute…
c’est vrai qu’il n’est guère de vaillants comme avant !
En une proche saison son cercueil glissera
vers ce champ de repos où dort sa bien-aimée.
De mon banc de pierre je le regarderai passer ;
moi aussi je me crus invincible autrefois…
et à défaut de faire je n’aurai qu’à penser !
J’aurai juste vieilli, juste quitté la route,
bien peu me prêteront attention, cela s’entend ;
j’aurais été un conteur prisé en mon temps !
Alors il ne sera plus personne qui m’écoute…
c’est vrai qu’on n’écrira plus d’histoires comme avant !
C’est vrai qu’on perd notre âme un peu plus chaque jour ;
qu’on laisse bien des plumes dans cette fuite en avant !
20. – Combat inégal –
Elle disait qu’elle vivrait un jour sur un bateau,
qu’elle cèderait volontiers sa fatigue et ses friches,
qu’elle s’offrirait probablement une péniche,
et, comme Joseph Durtol, qu’elle vivrait sur l’eau !
Elle disait ne plus supporter la société ;
elle avait l’esprit comme ceux des temps anciens,
elle donnait avec le cœur, elle tendait la main,
une chaise était toujours libre à sa tablée.
Elle disait que la musique maintenant l’ennuyait,
qu’aucun livre ne retenait son attention,
que tous ses anciens plaisirs lui faisaient faux bond,
et elle commençait à parler à l’imparfait.
Elle fumait encore son joint avant d’aller au lit
mais elle ne trouvait même plus dans la fumée
les archanges viscéraux de ses délices passés
et s’éveillait au terme de songeries sans vie.
Depuis le temps où nous croquions des pommes d’amour,
avec tous nos copains, pour la fête foraine,
qu’alors euphoriques nous courrions la prétentaine,
je la croisais parfois au hasard du faubourg ;
il nous était agréable de faire la cosette ;
on parlait du vieux temps et du cercle d’amis,
on se contait aussi les couleurs de nos vies
et l’on craquait à l’occasion quelque allumette !
Une vie agréable auprès de son mari,
et guide touristique à la belle saison,
de beaux petits enfants, souvent à la maison,
la chorale le mardi, la guitare le jeudi…
Je la croisais toujours souriante et légère
mais depuis quelques mois son allant la quittait ;
quand elle passait la porte son entourage pleurait,
la faucheuse lui faisait un petit par derrière !
Elle lutta vainement contre le vent mauvais ;
le mal la taraudait ; ce mal dont vous aussi
vous connaissez quelqu’un qui par lui est parti !
Elle s’est envolée aux premières lueurs de mai…
avant même de cueillir son dernier muguet…
mais que ce soit dimanche ou lundi
dieu et diable, hélas, se jouent de l’homme à l’envi !
21. – Un mauvais moment –
Alfred a dû chasser tout le vingtième siècle…
enfin, bien les trois quarts… toutes sortes de gibiers…
et l’on biche en jetant, dans sa bibliothèque,
au fil des pages herbeuses et des marges boisées,
un regard sur ses lièvres, ses cerfs et ses sangliers !
Au bas de l’escalier, sur un porte-fusils
qu’en un septembre ancien il s’était usiné
avec du bois de chêne, quadruplement verni,
contre un calibre douze aux yeux superposés
dort une carabine sur du plomb à ramier.
Sur une autre étagère d’autres boîtes à cartouches
attendent d’autres temps, d’autres saisons de chasse,
car Alfred aujourd’hui ne chasse plus que les mouches
parce que le ciel est haut, parce que la terre est basse
et que courir les sentes n’est plus pour sa carcasse !
A la saison des grives, quand il a mal au cœur,
du tiroir de la table il tire son permis
comme on tire de la boîte un crayon de couleur,
puis le consulte comme une encyclopédie ;
et l’on ne sait alors s’il pleure ou bien s’il rit !
Sur la tête cuivrée d’une vieille patère
est toujours suspendue sa corne instruisant
de la levée des chiens, puis du gibier à terre,
de la fin des battues… la corne instruisant
qui n’instruira plus guère que la mort du vieux temps !
Le chien sur la paillasse rêvasse en son linceul ;
adieu la saison du lapin, de la perdrix,
adieu les bords de vignes une proie dans la gueule,
les soirs de grand soleil et les matins de pluie ;
adieu le vent dans les naseaux tout est fini !
De temps à autres, Alfred, sur le banc de la place
vient rouler du tabac avec ces jeunes gens
qui pour la première fois s’en vont à la bécasse
sous un regard d’acier et un sourire d’enfant,
la cartouchière pleine et le fusil bouillant…
alors entre deux histoires extravagantes,
sous les nuages qui glissent en ricanant,
d’une voix éraillée, ou quasi suppliante,
Alfred mande qu’il est aujourd’hui d’autres temps,
que le gibier est rare, que de cinq ou six ans
il ne faut plus aller à fusil par les champs…
mais les jeunes intrépides, poils et plumes aux dents,
allaités aux sagas des braves chiens courants
et ne voyant le mal de leur âme innocente,
sous les barbes à papa de l’endoctrinement
n’accordent aucun crédit à ces fols arguments…
bah, l’homme pour la terre n’est qu’un mauvais moment !
22. – Trompe l’œil –
Il est riche d’esprit, il est pauvre comme Job,
débonnaire, pourtant la vie ne lui passe rien !
un tantinet dandy sans jamais être snob,
il est un dieu au cénacle des musiciens !
Pour brillanter son destin émaillé d’écueils
un jour l’accordéon a soufflé sous son toit ;
aussitôt ils auraient échangé un clin d’œil
et se seraient aimés sur un coin de sofa !
« Certes, cet homme a un don ! » disent les ingénus,
« Il a tant de talent que le ciel l’accompagne ! »
Aux ingénus, lui, répond toujours « lanturlu ! »
S’il a du talent c’est que sans-cesse il travaille !
Vous l’entendrez au bistrot, ou au coin de la rue,
le dimanche dans la petite salle du faubourg,
dans le jardin des plantes, au pied d’une statue,
ou sous les guirlandes électriques d’une arrière-cour !
Comme un artiste de peu on le dit « troubadour »
car en ce mot résonne un vent de dérision ;
on dénigre les artistes qui ne brillent au grand jour,
ceux que l’on ne voit pas à la télévision…
lui ne tutoie ni le député ni l’argent,
et à partir de bas on ne touche les cimes !
mais lorsqu’il joue jamais l’homme ne fait semblant ;
c’est le plus émouvant des artistes anonymes !
Moi, pauvre enfant d’Apollon, je l’écoute longtemps,
puis lui donne la pièce et pars boire ma soupe ;
à l’angle de la rue déjà je vais chantant
l’esprit folâtre et la carcasse qui chaloupe…
et je l’entends encore lorsque j’ouvre ma porte,
quatre rues plus au nord de mon destin d’écueils ;
joue mon frère, joue pour moi, prête-moi main-forte…
même si la musique n’est qu’un trompe-l’œil !
23. – Gardez l’espoir –
Putain-con la malbouffe me fait peur,
on dit que le gras bouche les artères,
que le sucre est un usurpateur,
que l’alcool n’est qu’un cache-misère,
que le sel donne de l’hypertension,
le poivre donne des hémorroïdes,
les abats perturbent l’érection
et les chips les spermatozoïdes…
putain-con la malbouffe me fait peur
je ne voudrais pas qu’il m’arrive malheur !
Putain-con le virus me fait peur
et le gouvernement plus encore,
on dit de faire confiance aux chercheurs,
qu’un meilleur vaccin pourrait éclore,
qu’on va chasser les non-vaccinés,
les punir durement pour l’exemple,
peut-être même les jeter au bûcher
en place de grève ou rue du temple…
putain-con le virus me fait peur
je ne voudrais pas qu’il m’arrive malheur !
Putain-con les femmes me font peur
fini le temps des plaisanteries,
faut faire gaffe aux histoires de cœur,
faut plus jouer à touche-pipi,
au moindre regard elles portent plainte
pour câlinerie non consentie,
pour fellation sous la contrainte,
alors je laisse mon colt dans l’étui…
putain-con les femmes me font peur
je ne voudrais pas qu’il m’arrive malheur !
Putain-con le pognon me fait peur,
car il a tout pouvoir ici-bas,
alors bien sûr que je suis joueur
à la loterie mais je ne voudrais pas
gagner l’un de ces quatre le pactole,
un million suffirait amplement,
vous pouvez me croire sur parole
mon bonheur est de vivre simplement…
putain-con le pognon me fait peur
je ne voudrais pas qu’il fasse mon malheur !
Putain-con la Chine me fait peur,
ils sont fichus de nous foutre la guerre,
les ricains se pensant supérieurs,
Poutine déployant ses militaires,
la Corée du Nord ivre de missiles,
les Corbières seulement de vin,
si ça pétait, tant tout est fragile,
jusqu’en nos vignes ça ferait du vilain…
putain-con les cadors me font peur
je ne voudrais pas qu’il m’arrive malheur !
Comme ce texte m’a démoralisé
je pars de ce pas noyer ma peine
dans une bonne bouteille de rosé
ou deux carafes de Carthagène
avec une oule de cassoulet…
même si le gras bouche les artères…
et vous souhaite de rire et de bander
pour encore trente-six millénaires !
24. – Au cœur même de l’âme –
Le ciel était plus noir
que l’ombre du Maudit,
les freux sur leurs perchoirs
attendaient l’accalmie.
L’eau, qui tombait à seaux,
du versant escarpé
transportait des lambeaux
de paisibilité.
On entendait des pas
épais qui résonnaient,
on percevait des voix
par-delà la futaie,
et dans le grondement
des nuées en colère
derrière le cul du vent
on vit passer la bête…
sur la gueule le sang
des saisons disparues,
sur les pattes l’argent
de la déconvenue,
sur l’échine le poids
de nos aberrations,
sur le front, de guingois,
nos nobles illusions
et nos aveuglements
passaient en ricanant
et branlaient en luisant
dans le ruissellement !
Sur la queue, les souffrances
des masses affligées
embrassaient les croyances
à cent divinités
et dans le fond des yeux
de la bête féroce
brûlait l’avide feu
des culs de basses-fosses !
La bête, terrorisée
par l’emphase des cieux
et les rebelles armés
allait à sauve-qui-peut,
l’héritage cahotait
sur son râble écumeux
et son sabot glissait
sur le plancher bourbeux !
Quand elle nous vit, alors,
elle sentit la fin
et redoubla d’effort
pour forcer le chemin…
mais plus bas le canon
des femmes l’attendait ;
là pas d’arrestation,
de jugement pipé !
Un seul coup fendit l’air,
la bête culbuta,
puis un ultime éclair
et le ciel se calma.
On changea les leaders,
on changea le drapeau
mais toujours des questeurs
prélevèrent nos impôts…
on changea le système,
et l’on bannit l’argent,
prit des mesures extrêmes
mais rien n’y fit vraiment…
on misa sur l’amour,
sur la fraternité,
et battit le tambour
de la biodiversité !
Si certes on reboucha
à mal le trou d’ozone
jamais la paix ne gagna
définitivement les hommes.
Puis on trouva le nœud
et signifia le drame :
le mal était en eux
au cœur même de leur âme !
Combien de légionnaires
et combien d’innocents
pour la gloriole tombèrent
dans la boue et le sang ?
Combien viendront encore
mourir pour des idées,
du couchant à l’aurore
au cœur de nos champs de blés ?
Puis on décapitera
la nouvelle bête féroce…
et l’on rajoutera
d’autres couches au tas d’os…
car nul ne trouvera,
jamais,
dans le sperme et le suif
quelque dépuratif
pour déféquer l’atma !
25. – Aphorismes –
Et si je n’ai pas envie d’adhérer au système,
et si je n’ai pas envie de louer Jupiter,
et si je ne veux pas croire à l’Etre suprême
ni à son second qui paraît-il tient l’Enfer ?
Et si j’ai envie de croire aux petits hommes verts,
au père Noël et aux fantômes,
aux licornes bleues courant l’univers,
croire à Dame Carcas et même au roi des Aulnes ?
Et si je ne veux plus croire aux hommes politiques,
aux curés, à la société capitaliste,
à la télévision, particulièrement toxique,
aux idées fleuries des marxistes-léninistes ?
Et si j’ai envie de croire que partout on nous ment,
que nous ne sommes que des cobayes, des esclaves,
des bêtes de somme à gaver les gouvernements,
de la chair à canon, de braves cons, de braves zouaves ?
Et si je n’ai pas envie de me faire vacciner,
de cautionner cette nouvelle forme d’économie,
de me faire tester, de me faire pucer,
qu’on décide pour moi comment conduire ma vie ?
Et si j’ai envie de dire que les moutons m’emmerdent
quand ils gobent l’info sans le moindre discernement,
que mes frères, saison après saison se perdent
dans un monde venté d’oppression et de sang ?
Et si je n’ai pas envie de manger cinq légumes,
cinq fruits par jour et du poisson le vendredi,
et si je ne supporte plus que l’on m’enfume
à longueur de journée avec ces idioties ?
Et si j’ai envie de dire que la société est pourrie,
que c’était mieux avant, sans le sou mais heureux
quand pour Noël tous s’embrassaient sous le gui
et que nos sandales chauffaient sous la plaque du feu ?
Cela fait-il de moi un fou, un criminel,
un mauvais citoyen, un très mauvais élève,
dois-je être fiché S… Q, R, V ou L,
dois-je être pendu court sur la place de Grève …
à moins que je ne sois l’un de ces complotistes,
de ces énergumènes qui pourraient déstabiliser l’état !
tiens donc ; je vais cesser là cette accablante liste ;
je t’embrasse vieille branche, nous sommes tombés bien bas !
26. – Par une nuit sans lune d’après la chandeleur –
Par une nuit sans lune d’après la chandeleur
un gredin passe-muraille, sans vergogne et sans peur,
certes, à sa décharge, par la faim tiraillé,
ni de une ni de deux sauta dans le poulailler…
le poulailler de François, une fois de plus !
Faut-il un piège à loup, faut-il mettre le jus ?
Et ne croyez surtout pas au fait d’un gitan,
nous n’en avons au village depuis plus de quinze ans !
Non, c’est un gars du cru, c’est un proche voisin,
c’est quelqu’un qui l’embrasse, qui lui tient la main,
– quelqu’un qui boit son coup comme du petit lait –
c’est quelqu’un qu’il côtoie chaque jour que Dieu fait !
François s’est vite rendu chez les grippe-coquins
afin qu’ils s’enquièrent sur l’auteur de ce larcin,
qu’on le saisisse au colbac, une fois pour toutes,
et qu’il cesse de nuire allant à vau de route !
Les bleus pouffaient de rire, François de désespoir…
le vil récidiverai dès qu’il ferait noir !
Des vols de poules ils en avaient plein les tiroirs…
François resta sur une fin de non-recevoir.
Mais son poulailler n’est pas deux poules qui gloussent,
qu’il nomme par leur nom, la Pépette, ou la Douce…
son poulailler n’est pas la garçonnière d’un coq,
ni un abri de planches fait de bric et de broc…
mais une société où vivent en harmonie
des poules, des dindons, des faisans, des perdrix,
des pintades, des oies, des canards, des lapins…
et François, et ses rêves, son Bon-Dieu, et ses chiens !
Certes un paradis que viennent déparer les fientes
et la plume mouillée dans la sueur des menthes,
les vapeurs d’ammoniaque des fumiers purulents,
et de nuit les pinces acérées des brigands !
Ce n’est pas un lieu branché, quelque lounge à la mode,
c’est une Jérusalem sur la terre de l’Aude,
c’est la porte du ciel, on y chante cent langues,
une cariatide soutient la paix à chaque angle,
on y retrouve l’allant de l’époque glorieuse,
on y marie les chants de guerre et les berceuses,
on y respire les parfums de notre jeunesse
et l’on y croit encore aux illusoires promesses !
Pour les guignols la plainte était irrecevable…
seuls les cas de vie ou de mort paraissent acceptables,
ou si vous êtes untel habillé de fonctions,
ou si en quelque lieu vous avez acquis un nom !
Comme François n’a rien de cela je témoigne,
et croyez que si quelque nuit sans lune j’empoigne
celui qui se plait à piller son poulailler,
je ne ferai, sous mon chêne, preuve d’impartialité !
… puisqu’il ne reste aux pauvres gens que de périr ou tirer ;
puisqu’il ne reste aux pauvres gens que de périr ou tirer !
27. – L’arrière saison –
Les vieux au cimetière, les autres au labeur…
et dans les cheminées les premières flambées ;
les fusils que huile l’air grave des chasseurs,
la première pluie d’automne tombant en rangs serrés,
les tresses d’ail pendues et les paniers de figues,
le coq du clocher ferraillant quand le vent vire,
les façades léchées par les baumes des garrigues,
les virgules d’engueulades et les trémas de rires,
la sonnette augurant d’un ami de passage,
une pile de bois que l’on rentre à la cave,
un canari et son os de seiche dans la cage,
des comportes chevelues de langues d’agaves…
les vendanges qui viennent et partent aussitôt
nues de ces vendangeurs qui nous venaient d’Espagne
avec leur pain perdu et leur bouteille d’eau
et leurs yeux pétillants sur leur passe-montagne,
les dernières cigales, saoules de résine de pin,
la musique des tire-bouchons sur les tables,
les bagarres des fauvettes sous les romarins,
les loupiots triomphants sous leur premier cartable,
la voisine sortant sa robe d’organdi,
son sourire éclatant et son œil rond d’azur,
et les ménines au pas rapide et précis,
qui tout béret vissé vont en rasant les murs ;
un peintre traversant la rue avec son seau,
la boulangère klaxonnant à l’angle de la place,
un poète inspiré par son verre de merlot,
et tout autour ses muses qui l’enlacent et l’agacent…
quant déjà le soir croque les vignes alourdies.
Rien vraiment ne perturbe septembre par chez nous ;
l’arrière-saison à comme un air de paradis.
Il est vrai que de l’autre côté du verrou
on dit que partout la planète est courbatue…
que les gens sont friands du sang de la télé,
que la glace des pics et des pôles a fondu
et qu’aux questions des hommes Dieu ne répond jamais !
Venez donc par chez nous, septembre n’y est surfait ;
venez donc par chez nous monter l’automne à cru ;
venez donc par chez nous si vous voulez la paix ;
28. – Seul celui qui s’obstine peut passer à côté –
On m’a demandé, tantôt, comme je suis du cru,
d’écrire mes impressions sur la chasse au sanglier,
au lièvre, à la palombe, la traque à tout gibier,
même à la grive musicienne sur le gratte-cul…
mais je ne l’ai pas fait car tout bien mesuré
à mander la mort j’aspire à louer la vie ;
certes j’étais chasseur, et puis j’ai réfléchi ;
seul celui qui s’obstine est sûr de se tromper !
On m’a demandé, tantôt, comme je suis baptisé,
d’écrire mes impressions sur le patron du ciel,
celui qui ne répond jamais à nos appels
mais qui fit des miracles, jadis, en Galilée…
mais je ne l’ai pas fait car tout bien mesuré
bien des attrape-nigauds gâtent leurs allégories;
certes j’étais croyant, et puis j’ai réfléchi ;
seul celui qui s’obstine est sûr de se tromper !
On m’a demandé, tantôt, comme je vis en cité,
d’écrire mes impressions sur les violences urbaines,
ces affaires ordinaires de drogue et de haine,
ces histoires de viols et de voitures brûlées…
mais je ne l’ai pas fait car tout bien mesuré
ce sont de pauvres hères qu’on cloue au pilori ;
certes j’étais fielleux, et puis j’ai réfléchi ;
seul celui qui s’obstine est sûr de se tromper !
On m’a demandé, tantôt, comme je la prônais naguère,
d’écrire mes impressions sur la révolution,
glorifier l’anarchie, fustiger la Nation,
et dépeindre en trois vers ce qu’est : vouloir libère !
mais je ne l’ai pas fait car tout bien mesuré
à la révolte je chéris la poésie ;
certes j’étais militant, et puis j’ai réfléchi ;
seul celui qui s’obstine est sûr de se tromper !
On m’a demandé, tantôt, comme j’aime la bonne chère,
d’écrire mes impressions sur les chefs étoilés,
ces toques dont les œuvres ne sont que sublimité,
ces augustes magiciens de l’art culinaire…
mais je ne l’ai pas fait car tout bien mesuré
trop de bouches ne satisfont leur appétit ;
certes j’étais fine gueule et puis j’ai réfléchi ;
seul celui qui s’obstine est sûr de se tromper !
On m’a demandé, tantôt, comme j’aime ma planète,
d’écrire mes impressions sur l’extinction de la faune,
puis sur le trou de balle de la couche d’ozone
et ceux qui délaissent l’auto pour la bicyclette…
mais je ne l’ai pas fait car tout bien mesuré
tout n’est là que business, que flagrante comédie ;
certes j’étais écolo et puis j’ai réfléchi ;
seul celui qui s’obstine est sûr de se tromper !
On m’a demandé, tantôt, comme je suis du village,
d’écrire mes impressions sur l’équipe municipale,
sur leurs sympathisants, et ceux dont la cabale
est le nectar béni, le sucre du breuvage…
mais je ne l’ai pas fait car tout bien mesuré
quelque ami se pourrait changer en ennemi ;
certes j’étais investi et puis j’ai réfléchi ;
seul celui qui s’obstine est sûr de se tromper !
On m‘a demandé, tantôt, comme j’en côtoie d’extras,
d’écrire mes impressions sur la gente complotiste,
affirmateurs émérites, succulents spécialistes
que les bien-pensants affublent de paranoïa…
mais je ne l’ai pas fait car tout bien mesuré
il n’est pas là matière à modus-vivendi ;
Certes j’étais conformiste, et puis j’ai réfléchi ;
Seul celui qui s’obstine est sur de se tromper !
On m’a demandé, tantôt, comme je suis ouvert,
d’écrire mes impressions sur la pédérastie,
mais comme à la lèchefrite je devais passer aussi
pour en parler au mieux sans commettre d’impair…
mais je ne l’ai pas fait car tout bien mesuré
à voile et à vapeur ne serait que gâchis !
seule la femme m’affriole et c’est tout réfléchi ;
pour le coup je suis sûr de ne point me tromper !
Mais demandez-moi donc en quelques fabliaux
d’écrire mes impressions sur le vin de chez nous,
l’aïeule qui dans l’oule tahuque 1 la soupe au chou,
ou la croix d’or qui trône sur notre drapeau…
j’écrirai mille pages car tout bien mesuré
c’est du souffle des miens que germent mes images,
ceux de mes mourastels, ceux de mon paysage,
de ma langue romane, mes vignes et mes cyprès !
certes, je suis audois, ma caboche à couper !
Cela ne fait aucun doute ! Et puis j’ai réfléchi…
il me semble avoir du sang d’au moins deux pays…
si ce n’est trois, peut-être, richesses insoupçonnées…
seul celui qui s’obstine peut passer à côté !
1 : trancher grossièrement (populaire occitan)
29. – Révision du codicille –
Mon village est un vaste étang
de vignes et de maisons de pierre,
ensoleillé, rempli de vent,
de cigales sur les réverbères.
Il est tressé de rues en pente,
d’amitié, d’authenticité,
d’échalas à l’âme innocente
et de réelle fraternité.
Par les volets entrebâillés
on perçoit des rires chaleureux,
des bises claquer, des verres tinter
et des parfums de pot au feu.
Le soir on dépeint nos héros
à coup de larges souvenirs ;
la mémoire ne nous fait défaut !
Puis on façonne notre avenir.
C’est de fumées de tabac gris
et de rangs de dents incomplets
qu’ici chaque jour on construit
notre breuil de simplicité.
Ici se mêlent le ploutocrate
et celui qui se chauffe au bois,
le sans idée et l’opiniâtre,
le niais, l’athée et l’homme de foi…
et ceux qui sont venus d’Alger,
qui vivent au fond de la rue,
qui ne parlent pas encore français
et ne vénèrent pas Jésus !
Ici on est du même sang,
de celui qui unit les hommes
un tantinet intelligents
qui usent le crayon et la gomme !
Mon village est un vaste étang
de vignes et de maisons de pierre,
ensoleillé, rempli de vent,
de cigales sur les réverbères.
Il est tressé d’une paix fragile,
mais le soir, près des cheminées,
indociles au poing levé
nous révisons le codicille
lorsque nous faisons la veillée…
au lieu de gober la télé.
30. – Vie de chenil –
Sur quoi dissertent-ils les limiers de la meute
entre quatre grillages tout au long de l’année ?
Croyez-vous que ce soit sur la traque du sanglier,
ou la dramaturgie dans la grande œuvre de Goethe ?
Lorsque j’écris mes poèmes, à la tombée du soir,
par ma lucarne ouverte sur les vignes et les bois
je les entends se plaindre, gueuler comme des putois,
râler comme des princes, souffrir, broyer du noir…
j’entends ces innocents, condamnés à perpette,
appeler au secours la lune et ses fantômes,
et pourtant les limiers n’en veulent à ces hommes
qui leur amènent, chaudes, la soupe et les croquettes !
Mais de quoi rêvent-ils les limiers de la meute
entre quatre grillages tout au long de l’année ?
Croyez-vous que ce soit du Merle de Musset,
de gilets jaunes, de COVID ou bien d’émeute ?
Lorsque j’écris mes poèmes, à la tombée du soir,
par ma lucarne ouverte sur les vignes et les bois
je les entends rêver des parfums du sous-bois,
et perçois les images de leurs jappements d’espoir…
j’entends ces innocents, condamnés à perpette,
rêver de liberté, d’emmener chiennes et chiots
par-delà les grillages, les crêtes et les flots
vers ces pays où foisonnent bécasses et chevrettes !
Mais à quoi aspirent-ils les limiers de la meute
entre quatre grillages tout au long de l’année ?
A lire le chien des Baskerville, ou Grandidier,
à s’étendre sur le divan d’un thérapeute ?
Lorsque j’écris mes poèmes, à la tombée du soir,
par ma lucarne ouverte sur les vignes et les bois
je les entends quand à Saint-Hubert ils aboient
et que leurs grognements ne sont que désespoir…
j’entends ces innocents, condamnés à perpette,
pleurer derrière leur chaîne cadenassée,
aspirer au grand air, prendre la poudre d’escampette
et ne plus revenir dans ce monde de timbrés !
Alors je ne peux m’empêcher de penser à ces gens
qu’on enferme, le soir, depuis la nuit des temps,
dans ces cabanes sordides qu’on appelle des camps…
et je souffre
à chacun de leur cri… ou de leur aboiement !