Bien souvent, dans les récits que je vous propose, vous m’entendez clamer avec beaucoup de conviction que « c’était mieux avant ». Peut-être que cette pensée vous vient aussi de temps à autre, ou qu’elle vous dérange, pourquoi pas. Il n’est là rien de nouveau ni d’exceptionnel, seulement une image qui traverse les siècles allègrement puisque le poète et grammairien romain – Valérius Caton – l’exprimait déjà au premier siècle av JC dans ses Poetae Minores : « Est-ce ma faute si nous n’en sommes plus à l’âge d’or ? Il m’aurait mieux valu naître alors que la Nature était plus clémente. Ô sort cruel qui m’a fait venir trop tard, fils d’une race déshéritée ! ».
Mais nous savons aujourd’hui que cette drôle d’idée nous vient en fait d’une cuisine biologique résultant d’un mélange d’ingrédients entre notre cerveau et notre mémoire.
Notre cerveau est plus réceptif aux éléments négatifs que positifs, ce qui pour la psychologie est un processus cognitif qu’elle nomme biais de négativité. On explique ce biais de négativité comme la tendance que nous avons à accorder une considération disproportionnée aux informations et aux événements négatifs dans la perception de notre monde et nos prises de décisions. Et qui plus est dans la période d’instabilité que nous traversons. A l’inverse, cela nous permet aussi d’être plus attentifs aux dangers éventuels et d’aiguiser notre instinct de survie ; amen.
Notre mémoire quant à elle fixe plutôt les évènements heureux et pousse même le vice à les embellir ! Ce qui pour la psychologie est un processus cognitif qu’elle nomme biais de positivité. Ce processus nous permet de construire une image améliorée de nous-mêmes et du monde qui nous entoure. Nous pouvons ainsi plus facilement nous projeter dans l’avenir… ce qui favorise aussi la reproduction… ceci dit en passant.
Associés, ces deux biais cognitifs nous conduisent donc naturellement à fantasmer la plupart du temps un passé glorieux qui n’a pas forcément existé tout en dévaluant le présent pour ce qu’on lui retient de négatif ; dur dur nos connections électriques !
Mais s’il existe des biais cognitifs qui influencent notre jugement, cela ne détermine pas pour autant si oui ou non « c’était mieux avant » ! D’autant que ce qui est meilleur pour les uns ne l’est pas forcément pour les autres !
Alors si je vous raconte la Corbière de mes jeunes années n’allez pas me coller une étiquette de passéiste sur le dos car le passéisme est défini comme « un attachement excessif au passé », comme « une attitude de repli sur des valeurs du passé liées à une exagération du sentiment de nostalgie » ! Pas de ça Lisette, alors que la nostalgie est seulement définie comme « un regret mélancolique » !
Non, je suis de mon temps et heureux de l’être… même si.
Alors si parfois quelque regret mélancolique vient à l’abordage… souvenez-vous avec moi !
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Ha pour sûr j’étais petit, mais ce que je vais vous dire là je m’en souviens comme si j’y étais encore, et pourtant pratiquement six décennies se sont écoulées depuis !
Je vais vous raconter ces instants magiques qui faisaient alors se rencontrer les hommes, les femmes et les enfants, en un demi-cercle autour du feu, dans la pénombre hivernale de l’oustal entre huit heures et dix heures du soir. Une époque où le besoin d’échanger était encore un élément essentiel à la vie ! Besoin qui cimentait, entre autres, autant l’esprit familial que l’esprit communautaire de notre village. Je parle évidemment des veillées que nous commencions à Fontiès la chute des feuilles de vigne engagée, et que nous terminions lorsque le cornouiller fleurissait. « Las velhadas començan, en çò nòstre, a la casuda de las fuèlhas de vinha e s’acaban quand las cornouillers florisson », comme on le disait alors dans la langue de chez nous. Langue de chez nous qui ne fut pas du XIème siècle jusqu’à la moitié du XXème celle de Molière mais celle des troubadours, et quelques saisons plus tard celle de Goudouli, Louisa Paulin, Max Rouquette, mes grands-parents et moi-même toute ma petite enfance auprès d’eux.
Si je vous campe ce soir les veillées d’hiver je n’oublie pas pour autant leurs jumelles d’été lorsque chacun sortait sa chaise de paille devant la porte pour évoquer les satins passés et les toiles de jute à venir. Mais étant alors fort occupé à découvrir l’extérieur de ma caverne sous le chant des cigales, la danse des papillons de nuit et les charmes pointant de mes voisines les plus formées je ne saurais vous en livrer fidèlement les béatilles.
Oh il n’était là que quelques amis, la famille vivant dans une autre rue et les proches voisins ! Les femmes arrivaient le panier d’osier au bras, au fond duquel nous découvrions délicatement posés sur une feuille de journal pliée en quatre quelques crêpes ou une galette, des oreillettes ou encore ces fameux croquants aux amandes. Les excellents croquants de ma mémé avaient un goût inimitable car, outre la façon de les pâtisser, ils étaient involontairement fumés par notre vieille cheminée qui durant tout l’hiver toussait d’épaisses fumées grasses aux quatre coins de la cuisine. Parfois, de sous leur capote bleue marine les hommes sortaient une bouteille de grenache vieux, médecine qui permettait autant de faire descendre les croquants que monter les plaisanteries les plus hasardeuses. Tous s’installaient alors autour de l’âtre, le cantou, dans une pénombre parfaite habillée de jour fuyant, d’une atmosphère chamarrée naissante et de jeux d’ombres inquiétants pour l’enfant que j’étais.
C’était lo vièlh de la maison qui était chargé d’entretenir les flammes. Et la vièlha, dos tourné, remuait de temps en temps lo pairòl, le chaudron, sans que les autres ne voient ce qu’il contenait. A chacun sa popote… même si elle était sensiblement identique dans tous les pairòls du village. Lo vièlh et la vièlha étaient en ce temps-là des termes affectifs pour désigner le grand-père et la grand-mère, et pas encore discriminatoires comme l’a décrété un matin de l’ère nouvelle l’avant dernière bien-pensance.
C’est souvent les femmes qui commençaient à causer en se livrant à voix basse les dernières nouvelles du canton… enfin, celles qui ne paraissaient pas dans l’Indépendant, le journal de chez nous comme le stipulait la publicité… à laquelle on rajoutait, pour rire, « l’Indépendant, quatre pages et rien dedans ! ». Il n’en fallait pas plus pour que l’un des amis renchérisse de quelque couillonnade, souvent des histoires de cornes auxquelles je ne comprenais pas grand-chose, et la veillée débutait sous les meilleurs auspices !
Après quelques blagues la discussion prenait toujours un tournant autrement sérieux, plus pragmatique ! Les hommes glissaient irrémédiablement vers les soucis que leur infligeait leur métier de viticulteur du Midi. Le phénomène de surproduction viticole lié à la baisse de la consommation devenait national ! À partir de mille neuf-cent-cinquante la crise de surproduction s’était amplifiée en raison de la baisse de la consommation de vins courants. L’État avait alors encouragé le passage d’une viticulture de masse à une viticulture de meilleure qualité en finançant des campagnes d’arrachage, en favorisant des cépages plus qualitatifs et en proposant des appellations avec des cahiers des charges contraignants. Nos viticulteurs étaient réunis au sein d’une même appellation qui s’étendait sur la majeure partie des coteaux et de la plaine languedocienne mais tout ne roulait pas comme ils l’entendaient. Croyez bien que tous les locataires de la rue de Varenne, entendez les ministres de l’agriculture, en prenaient pour leur grade au cours de ces veillées, de Roger Houdet au début des années cinquante à Edgard Faure à la moitié des années soixante, sans distinction ! Et je peux vous assurer que j’entendis là plus de nom de passereaux exotiques que le restant de ma vie chez l’oiselier du coin ! Notez que les années sont passées, Chirac, Bonnet, Le Pensec et tant d’autres ont succédés aux anciens passereaux et les viticulteurs de chez nous les affublent toujours des mêmes noms chantants ; comme quoi ou l’affaire est compliquée à résoudre ou les cravatés se foutent tout simplement de nous.
Mais comme par enchantement les sucreries arrivaient lorsque les hommes commençaient à étrangler les ministres sur la table, comme quoi l’ordre des choses était quand même bien respecté ! Lorsqu’il y avait des crêpes grand-mère sortait d’un garde-manger grillagé quelques carrés de chocolat qu’elle faisait fondre sur le feu dans le creux d’une louche qu’une cuisinière d’Eugénie de Montijo avait donnée à sa mère. Elle lui avait fait ce cadeau en mille huit-cent-soixante-dix alors que l’Impératrice revenait d’Espagne. Comment cette cuisinière connaissait mon arrière-grand-mère, officiellement nous l’ignorons et jamais nous n’en sûmes davantage. Cependant un soir il sortit d’une veillée voisine qu’elle aurait été, en fait, une demi-sœur de mon arrière-grand-mère et que mon arrière-arrière-grand-père, Armand, n’y aurait pas été étranger… mais les gens parlent sans savoir ; vous le savez. Ceci dit, puisque le blason d’Eugénie « D’azur aux deux paniers ronds échiquetés d’or et de gueules rangées en pal, à la bordure d’argent chargé de huit mouchetures d’hermine » était incrusté sur le manche et la joue de la louche nous n’avions pas à douter de la largesse de mon arrière-grand-tante… putative.
Lors de certaines veillées nous dégustions du millas avec du sucre ou de la confiture faite avec les figues, les prunes ou les pastèques du jardin ; du nôtre bien évidemment. Et de-ci de-là, prises entre les fruits brillants et le sucre gélifié, de belles amandes, noix ou noisettes caramélisées apportaient ce fameux croquant dont on parle tant aujourd’hui.
A l’insu de ma mère, sous un regard des plus malicieux qui soit, les aïeux me donnaient régulièrement un fond de verre de grenache vieux ; c’était délicieux ! De plus il était là un moyen de me soigner intelligemment et de faire mon bonheur puisque Pasteur, en mille hui-cent-soixante-six, avait déclaré à tous que le vin était la plus saine et la plus hygiénique des boissons, qu’il nourrissait, guérissait et enjolivait la vie ! Alors ?
C’est quand les tripes étaient rassasiées que commençaient les histoires qui faisaient peur. Venait régulièrement faire veillée à la maison une amie de ma grand-mère dont on me disait que son métier était de cueillir des plantes sauvages. Elle en extrayait des sucs qui soignaient les humains, les chiens, les chats, les lapins, les poules, les cochons, les chèvres et les chevaux. Je savais qu’ils soulageaient aussi les innocents puisqu’aux dires de ma mère ils faisaient du bien à notre voisin direct qui n’avait pas la lumière à tous les étages ! Voyez-donc ! Je pensais alors que l’on ne me disait pas tout et que si elle n’était pas une sorcière elle y ressemblait étrangement. De plus elle était toujours vêtue de noir de la tête aux pieds, portait un fichu à dentelle crasseux, ses jambes étaient entourées de bandelettes serrées et elle avait une grosse verrue, noire également sur le front ; voyez encore ! Cela-dit elle venait à pied et non pas en balai puisqu’elle habitait seulement à cent pas de chez nous. Par contre si elle ne revêtait pas les charmes pointant de mes voisines les plus formées elle cocotait ! Là je savais pourquoi. Les hommes du village disaient qu’elle portait une culotte fendue faite pour pisser debout sans relever la robe et comme elle avait du mal à écarter les jambes c’étaient les bandelettes noires serrées qui prenaient tout !
Cette femme racontait toujours des histoires de revenant, et toutes les autres femmes de la veillée se signaient au bout de chacune de ses phrases. Une fois des feux follets l’avaient suivie toute une nuit de lune rousse alors qu’elle ramassait des vers luisants pour ses décoctions, ou pour la soupe, je ne sais pas. Un autre jour elle racontait avoir rencontré celui qui volait les enfants de la contrée et qui les mangeait dans sa tanière derrière Matet, l’épaisse pinède qui surplombe notre village.
Ma grand-mère acquiesçait et renchérissait en racontant les babines retroussées des loups qui la pistaient lorsqu’un soir, à la tombée de la nuit, elle finissait de lier son fagot de chêne à l’orée du bois. Elle en tomba sur le cul mais comme elle était vieille les loups passèrent leur chemin. Sans doute aussi qu’ils filèrent vite parce qu’étant une copine de la sorcière elle portait peut-être la même culotte fendue, l’histoire ne le dit pas.
Les hommes aimaient bien raconter la tragédie véridique des frères Rouire, de Capendu, qui en mille sept-cent-dix-sept s’étaient fait détrousser et tuer sur les terres de Fontiès. Ils avaient malencontreusement croisé le chemin des brigands de grand chemin de la célèbre bande de Cartouche alors qu’ils revenaient de la foire de Carcassonne. Tous les détails poignants et sanglants de l’histoire étaient là même si mes conteurs du jour, eux, n’y étaient pas !
Même lo pairòl tremblait dans l’âtre ! Le couvercle de l’oule, se soulevant de peur, laissait couler sur son rebord émaillé recuit une sueur d’écume grisâtre qui semblait en dire long. J’écoutais, fasciné, raide et blanc… collé à ma mère… mais comme l’heure d’aller au lit n’avait pas encore sonné je profitais et retenais tout ce qui se disait ! Naturellement les adultes d’alors étant d’accord pour faire profiter les enfants de toutes ces histoires locales, et les psychologues n’étant pas encore de notre monde je grandis avec. Aussi, comme le dit l’adage, si je n’en suis pas mort c’est que j’en suis ressorti plus fort !
Toujours, et c’était amusant, on pressait quelque aïeul à nous conter ses exploits de pêche ou de chasse. Il était si fier d’être le héros du moment qu’il en rajoutait naturellement plus qu’il n’en fallait. C’est au cours de ces récits que j’appris qu’il existait des lapins d’au moins douze livres, des perdrix de huit et des truites de plus de cent centimètres. Alors, de sa voix remplie d’amicale goguenardise ma tante répétait inlassablement que « six chasseurs et six pêcheurs ont toujours fait douze menteurs ! ». A ces mots tous riaient de bon cœur et se servaient inconsciemment un nouveau verre de grenache vieux. On demandait toujours aux anciens d’évoquer leurs souvenirs, leurs anecdotes, les contes de leur époque, ce qui les emplissait de joie. Jamais en ce temps-là ils ne se sentirent à l’écart comme ces anciens que l’on n’écoute même plus aujourd’hui car ils n’ont rien d’intéressant à raconter aux yeux des plus jeunes ! Ils avaient toujours l’art et la manière de narrer en croyant nous faire prendre des vessies pour des lanternes et en nous assurant qu’ils avaient vu, de leurs yeux vu cette extraordinaire poule qui chantait autrefois en Lauraguais ; formidable ! Nous savions tous qu’il n’était là que bobards, mais ces bobards-là nous faisaient rêver et contribuaient à développer notre imaginaire !
En mille neuf-cent-quarante et quarante-et-un le gouvernement de Vichy avait réquisitionné tous les fusils mais ceux qui en possédaient deux avaient restitué le vieux et gardé le plus récent, bien huilé, en lieu sûr, pour aller à l’espère ; la chasse de nuit. Les faits de chasse, de pêche et les histoires de copains véridiques étaient tout aussi passionnants que les anecdotes embellies ! Tous les vieux plaçaient alors des collets qu’ils confectionnaient avec des freins de vélos et qu’ils accrochaient au pied des troncs d’arbres sur les passages des lièvres. Ils prélevaient fréquemment des capucins, des lièvres d’au moins un an et de quatre à cinq kilos, qui finissaient en civet. Les plus vieux avaient le choix entre la daube ou les terrines. Les pièges à merles étaient plus faciles à poser et les merles, comme les ortolans, meilleurs sur la braise le ventre farci d’olives et de thym. A grands coups de menton nos grands-mères acquiesçaient.
Lorsque les joues de chacun cessaient de rougir près de l’âtre, les genoux ne brûlaient plus et le dos commençait à se refroidir sérieusement c’était que le feu avait sommeil. Le coucou sonnait dix heures, chacun rangeait sa chaise, chacune rangeait son tricot, sa couture et reprenait son panier d’osier. C’est à ce moment-là que l’on me pressait en général de rendre les œufs en bois servant à repriser les chaussettes que je faisais rouler sur la table.
Si l’on avait sorti les amandes et les noix de leur coque on les mettait sur une planche pour les faire sécher. On les retrouverait en partie sur les croquants d’une prochaine veillée.
Et puis toujours ces mêmes mots : « Rentrez bien… » même pour les voisins de trois portes « on ne sait jamais ! » … les revenants, les feux follets, l’ogre qui volait et croquait les enfants de la contrée, les loups peut-être, les brigands de grands chemins ou quelque ministre de l’agriculture ; qui sait !
Avant que les yeux de chacun ne soient clos pour de bon toutes ces images évoquées lors de la veillée, tous ces parfums mystérieux et les soucis que procurait le dur métier de viticulteur du Midi couraient encore sur les murs froids et humides de l’oustal, même sous l’épais édredon et dans les draps chauffés par la braise du moine.
J’avais déjà l’âge de m’endormir sur les charmes pointant de mes voisines les plus formées et j’étais un enfant comblé.
Bona nuèch è bona recordança !
Bonne nuit et bonne souvenance !