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Week-end à LIMOUX (2013)

                   Amis, vous qui me reprochez d’écrire trop souvent mes «histoires » au « passé », de surfer  d’une manière chronique sur la nostalgie des années soixante/soixante-dix (période où le bonheur et la liberté fleurissaient encore ma Corbière aux quatre saisons), ce court récit est pour vous.

      Cette fois-ci, je n’écrirai donc pas mes images au passé, ni au présent qui ne révèle que des teints exsangues ou des déclinaisons de coloris fusés glissants du grisâtre au noir obscur, mais au futur.

     Un jour, relativement proche, où j’aurai quitté la terre, vous aussi, où l’homme se sera quasiment autodétruit, je reviendrai. Il n’y aura alors que peu d’hominidés dans la région ; il n’y aura plus de machine, plus de voiture, plus de supermarché, plus de société de consommation ; en fait, plus de graine à nourrir le capitalisme, donc, plus d’hypocrisie, d’avidité, de compétition, de jalousie ; plus de mauvais esprits ; plus de guerre ; plus de curé.

     Cependant, il demeurera dans un coin de coteau qui regarde aujourd’hui le village de La-Digne-d’Amont, proche de Limoux, les ruines d’une ancienne cave viticole éboulée, renfermant, sous un étang de ronces et d’orties, quelques chevrons, quelques pointes rouillées et quelques tuiles moulées à la cuisse, estampillées du sceau  de l’une de ces tuileries gallo-romaines qui florissaient dans notre région aux alentours du deuxième siècle après Jésus Christ. Une cuve en béton aura également survécu à la fin de l’aventure humaine, son robinet de laiton et le « numéro d’adhérent » (adhérant à la coopérative) attribué à l’ancien vigneron, peint à la louche, en chiffres verdâtres au-dessus de la porte de cuve. C’est là que je m’installerai.

    Après la « déconfiture », la débâcle des âmes et des esprits, dans l’immensité des lieux débarrassés de l’homme et de toute pollution, je retrouverai, cachés dans la luxure de la végétation nouvelle, et ce jusqu’aux rives de l’Aude en amont de la « paissièra » (barrage en occitan), solidement enracinés dans la terre argilo-calcaire du pays, de vieux régiments de pieds de vignes ; des cépages aux noms chantant de Mauzac, de Chardonnay et de Chenin.

     Il demeurera, par-ci par-là, certainement enfouis dans l’herbe grasse, un lot de bouteilles de verre, quelques bouchons de liège, un tamis, deux comportes, un vieux pressoir et quelques tresses de muselets. Deux vieux ciseaux à tailler la vigne attendront ma venue entre les pierres disjointes du porche, et partout, l’envie de bien faire et la virginité d’un monde naissant m’accompagneront dans mon nouveau dessein.

   Dans « notre » nouveau dessein ! car bien entendu, je ne reviendrai pas tout seul ! Du champ des cœurs, je ramènerai une Rose aux parfums extrêmement délicats. Je ne sais si notre corps d’alors aura encore quelque apparence humaine, mais je peux d’ores et déjà vous dire qu’il s’agit de cette Rose jaune aux parfums d’amour les plus intenses et les plus purs, à laquelle je suis lié pour l’éternité !

    Avec un peu de chance, entre les pierres chaudes de la bâtisse, quelques lézards et quelques scorpions, nous retrouverons peut-être un marteau, une scie, un siphon, deux sécateurs, un réchaud, un couteau, une pelote de ficelle, une bougie, un chaudron et sa crémaillère, deux bêches et deux ou trois boîtes d’allumettes. Tous les menus produits de l’ancienne civilisation n’étant pas à rejeter ! Pour le reste, nous nous débrouillerons.

     Nous arriverons à la fin du printemps ; à pied, par les airs ou les eaux, je ne sais pas encore. Après avoir découvert les ruines de l’ancienne cave viticole et dégagé les accès environnants, nous remonterons la bâtisse avant les pluies d’automne. Ne cherchez pas à imaginer la déco intérieure, ce monde naissant répondra à un nouvel entendement auquel nous ne pouvons aujourd’hui donner de forme, de couleur, ni de parfum !

     Nous connaissons tous deux la technique des murs de pierres sèches, et étant, ma foi, tous deux assez bricoleurs, le toit devrait être posé rapidement. Nous mangerons et dormirons dans une pièce unique ; un endroit relativement spacieux suffira à notre bonheur. Ensuite nous déblaierons autour de la cuve et redonnerons aux murs et au toit de la cave un nouveau visage. Il va de soi que tout ceci nous emmènera à la fin de l’été. Si la saison nous le permet, nous prendrons un peu de repos afin d’aller tremper nos corps ou nos âmes, ou je ne sais quoi d’ailleurs, dans l’eau fraiche de la paissèra. Nous ôterons ainsi notre sueur  et nourrirons notre volonté de bien faire à l’onde nouvelle. Les us et coutumes ayant été ensevelis avec les cendres de l’ère passée, nous ne planterons certainement pas de genêt sur le canon de la cheminée et n’inviterons nos voisins à venir pendre la crémaillère pour fêter notre installation.

     Tout ceci bien avancé, nous devrions arriver à la période où les feuilles de vignes commenceront à prendre les couleurs du soleil couchant. Avant qu’elles ne prennent la poudre d’escampette sous le vent d’Ouest… et si le vent d’Ouest obéit toujours à la même feuille de route, cela va de soi, nous devrions dégager les souches de l’herbe qui les assaillira. Nous entasserons toute cette herbe et la brûlerons si nous en avons le temps.

      Je ne sais sous quelle apparence nous reviendrons sur terre, je ne sais s’il nous sera nécessaire de manger ou pas, mais si tel est le cas, j’espère que les lapins de garenne, les sangliers, les asperges et la salade doucette seront toujours de l’endroit !

     Bien. Tout ceci terminé, nous devrons tailler la vigne afin qu’elle donne de belles grappes à l’automne prochain… et les ceps, noueux, seront nombreux. Les sécateurs pneumatiques, comme tout outil et toute machine de l’ancien monde auront disparu pour laisser la nature se reposer en paix quelques siècles. Les ouvriers portugais, turcs ou roumains, également disparus dans le souffle destructeur de la civilisation échue ne venant nous prêter main forte, l’hiver sera long et le labeur bien rude.

    Nous bêcherons ensuite entre les chaussettes de chaque souche afin que le chiendent ne leur mette à nouveau le grappin dessus. Si la pluie est grasse et serrée, notre forêt de ceps prendra vite de la vigueur.

      De notre couche de paille, le soir, à défaut d’esprits criminels à la télévision, nous fumerons de l’herbe des collines tout en écoutant les étoiles chanter dans l’univers. Ensuite, nous collerons nos âmes l’une contre l’autre jusqu’au gazouillis du premier serein. Alors nous reprendrons notre tâche, heureux d’être les pionniers d’un monde de respect, de nature et de paix.

     Le printemps réchauffera les souches et tandis que nous nous livrerons à quelque effeuillage et à une période de vendanges vertes, les hirondelles construiront leurs nids sous les chevrons de notre antre, sous la grosse poutre de la cave et le dessus de notre cuve.

    Lorsque notre première année sur cette terre terminera sa boucle, la floraison de la vigne battra son plein. Alors, de subtils parfums de miel et d’agrumes viendront lécher le paysage et la vision nouvelle de l’espace ravira notre existence.

    Puisque nous n’aurons plus de produits chimiques, nous ne procèderons donc l’été à aucun traitement. Peut-être en profiterons-nous (comme le faisaient les vieilles générations de vignerons avant le grand « débourrement »), pour aller nous distraire un peu du côté de la Méditerranée. Le mot « Méditerranée » étant composé de « méditer » et de « année », il est donc tout à fait raisonnable et nécessaire de se livrer, une fois dans l’année, à quelques rêveries philosophiques, allongé sur le sable chaud.

   Pendant ce temps les vignes « blanquetteront» sous les respirations du vent léger, c’est-à-dire qu’elles laisseront apparaître le duvet blanchâtre des feuilles sous les ondulations de leur danse rituelle.

    Et puis le temps se rafraîchira quelque peu. Les jours auront déjà raccourci. Comme cette année-là la véraison aura été précoce, les raisins seront particulièrement sucrés. Les grains seront bien gonflés et d’un jaune translucide ; leur peau sera fine et laissera entrevoir les pépins. Le soleil aura chauffé nos régiments de ceps d’une manière intelligente et une pluviométrie tranquille aura bien accompagné les cycles de transformation.

     Nous serons fin prêts pour démarrer notre première vendange.

   Si, gisant sous un plafond de fenouils et de « cagaraulas » (petits escargot en occitan), nous n’avions eu la chance de découvrir au printemps dernier quelques cagettes à raisins, nous en confectionnerions avec le bois alentour.

    Le soleil se levant sur le premier jour de notre première récolte, sans la moindre inquiétude (puisque nous n’évoluerons plus alors sous le joug et le dictat d’un système financier), nous irons débarrasser chaque souche de ses fruits, à mains nues et le sourire aux lèvres.

    Je vous connais, dans votre rêverie, n’allez pas imaginer des remorques entières de vendangeurs sifflant et gesticulant sur les routes des coteaux ; n’oubliez pas qu’il n’y aura plus de route, de remorque… et que les vendangeurs espagnols, portugais ou roumains ne seront plus de cet entendement !

    Nous cueillerons nos grappes avec amour, comme on pétrit la glaise pour en faire un plat à offrande, et dans une comporte nous les foulerons au pied pour en recueillir le moût. Nous passerons le jus au tamis pour en extraire les impuretés et direction la cuve. Dès le lendemain l’ébullition commencera.

    Au bout de cinq jours, nous préparerons « les manches », qui sont des larges morceaux de toile servant de filtres, puis nous passerons le jus pour arrêter la fermentation et enlever les impuretés. Le jus sera remis dans la cuve où il demeurera jusqu’en décembre ou en janvier où nous le soutirerons à la vieille lune. Nous le passerons à nouveau dans les manches afin de le débarrasser totalement des impuretés qui pourraient relancer la fermentation en cas de redoux.

    Si la « civilisation » passée « poignetait » ou congelait les impuretés avant de les extraire de la bouteille, rajoutait une « liqueur », tournait régulièrement sur des pupitres les bouteilles d’un quart de tour, parlait de cheminée ou de cordon de bulles dans le verre, de prise de mousse, de bidule, de deuxième fermentation, de repos sur latte, d’effervescence, bref avait adopté un langage technique élaboré, contentons-nous, pour ce récit, du seul langage des craquements de nos pas sur la terre gelée du mois de février !

    Le troisième jour de la lune de mars nous mettrons le jus en bouteille. Nous utiliserons là les bouchons de liège trouvés par-ci par-là dans l’herbe grasse lors de notre installation, bouchons que nous aurons au préalable fait bouillir. Nous serrerons la muselière autour du bouchon et nous rangerons les bouteilles droites afin de ne pas trop bouger le dépôt en versant la blanquette dans les verres. Nous pourrons commencer à boire notre pétillant dans deux mois… le temps que les bulles prennent vie !

    Là-haut, dans un coin de coteau qui regarde aujourd’hui le village de La-Digne-d’Amont, proche de Limoux, les ruines d’une ancienne cave viticole éboulée, renfermant, sous un étang de ronces et d’orties, quelques chevrons, quelques pointes rouillées et quelques tuiles moulées à la cuisse, estampillées du sceau  de l’une de ces tuileries gallo-romaines qui florissaient dans notre région aux alentours du deuxième siècle après Jésus Christ, seront un nouveau  havre de quiétude et de paix. Une cuve en béton, son robinet de laiton et le « numéro d’adhérent » (adhérant à la coopérative) attribué à l’ancien vigneron, peint à la louche, en chiffres verdâtres au-dessus de la porte de cuve auront également survécu à la fin de l’aventure humaine. De la cuve s’écoulera un nouveau nectar sucré à la sueur de paix, de liberté et d’entente cordiale.

     Il était juste là, l’avenir, caché sous un plafond de fenouils et de « cagaraulas » ; l’homme a passé… sans le voir.

     Amitiés à nos frères blanquetiers.

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