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Le maître de chai

Humez et découvrez les arômes de mûre !

goûtez, la framboise a posé ses pattes dessus !

trouvez les rondeurs de la noble pourriture…

dites-moi si ce nectar a vieilli en fût ?

 

La subtilité de la fraise des bois en bouche,

qui câline les joues et charme le palais,

n’a d’égal, je le crois, qu’une déesse en couche !

appréciez donc le calme qui règne dans le chai !

 

Avec trois petits doigts vous brandissez le verre,

le vin s’enorgueillit et se prend à valser ;

sa robe est si moirée que vous sentez la terre

moelleuse au pied du cep, qui baise vos souliers !

 

Humez à nouveau puis faites la différence ;

le tanin, n’a-t-il pas quitté les fruits des bois

pour avaler l’humus et toutes les fragrances

de châtaignes fendues, de figues et de noix ?

 

Faites rouler en bouche l’élixir empourpré ;

n’avalez surtout pas ! … cherchez à déceler

combien le mustimètre compterait de couplets

à ce chant romantique ; avez-vous une idée ?

 

Ecoutez à présent l’accordéon, derrière,

et voyez comme la guitare est enjouée !

les souches plantent leurs godillots dans la terre

tandis que vous plantez en vos verres le nez !

 

Vous êtes à l’instant même disciples de Bacchus ;

voyez comme ce breuvage emmène vite aux cieux !

là, je décèle au coin de vos lèvres un rictus

qui vient en dire long sur le plaisir des dieux !

 

Sentez la fin octobre, la vigne dénudée

et la bise qui cueille les feuilles une à une…

voyez-vous luire la lame des ciseaux à tailler ?

Avalez et gobez le blond rayon de lune !

 

Amis,

vous venez d’accomplir un acte médical !

votre corps est en joie puisque votre âme vibre !

vous pouvez désormais, sans peur, ouvrir le bal

et danser à tue-tête, vous êtes enfin libres…

 

vous n’avez plus de chaîne, juste un peu de tanin

à la commissure des lèvres, mais d’un revers

de manche je vous assure qu’il n’y paraîtra rien !

 

et de grâce, amis,

quand vous prendrez congé, ne filez de travers !

Le mémorialiste

Ils étaient treize à table et la soupe fumante

embuait les yeux noirs du vigneron heureux.

Des planches sur des tréteaux, une nappe amarante

comme le jus des raisins charnus et soyeux

qui cranaient au soleil, par-dessus les ridelles…

puis le sourire à l’âme, le sourcil perspicace

des braves vendangeurs aux ceintures de ficèle

qui trempaient dans leur soupe de gros bouts de fougasse.

 

Ils étaient treize à table, les cieux étaient limpides,

si limpides qu’on pouvait y voir Dieu satisfait

d’une pareille récolte sur ses terres arides

et des tonneaux qui boudineraient dans le chai ;

et pêle-mêle, dans l’herbe, la fatigue et les seaux,

les sécateurs et la hotte un instant à l’écart,

la bonbonne de moût et les bouteilles d’eau,

les ponchos, les bonnets, les musettes, les foulards.

 

Ils étaient treize à table et le pâté maison

côtoyait le civet et les haricots blancs,

les fromages, le pain noir et le saucisson

sur la nappe amarante au giron bon enfant ;

et bon enfant le vent qui caressait la table,

les souches et le coteau, la remorque croulante,

l’amitié de ces gens, toujours infatigable,

blanche comme l’aube des anciennes communiantes.

 

Ils étaient treize à table et je n’en voyais qu’un ;

tant ils étaient unis un seul corps s’avérait !

un unique regard, un sublime parfum,

un présent éternel plus qu’un plus-que-parfait !

Ils étaient treize à table, nul ne l’avait remarqué,

pourtant, chez ces gens-là empreints de dévotion

on signe toujours le pain avant de le briser

et le Vendredi Saint fait frire ses poissons !

 

Ils étaient treize à table et Dieu se délectait,

tout comme moi d’ailleurs, de ce tendre tableau.

Sur la rive les rosiers des chiens s’embranchaient

et les rouges-queues promenaient leur pinceau.

Cette année-là septembre se voulait obligeant

tant pour les gens de vigne que les mémorialistes,

alors je pris pour plume le plus fin des sarments

et mit une virgule sur chaque fleur de ciste.

Le Poète d’en bas

C’est moi, le Poète d’en bas,

celui qui parle des garrigues,

de la vigne dans tous ses émois,

des perdrix grises et du bec-figue ;

du drapeau rouge de l’ouvrier,

de Jaurès et de Marcelin,

du bleu de la méditerranée,

des tuiles ocre du patelin !

 

C’est moi, le Poète d’en bas,

jamais je n’évoque le crime

et rarement les scélérats

qui nous gouvernent à la cime ;

je parle bien peu des bourgeois,

et les aristos ne s’invitent

dans mes rimes où les Albigeois

avec les bûchers cohabitent !

 

C’est moi, le Poète d’en bas,

celui qui peint la vendangeuse

non pas avec des bas de soie

et la quincaillerie des précieuses,

mais sans fard et sans maquillage,

des bottes vertes au genou,

pigmentant notre paysage

de ce que la vie a de plus doux !

 

C’est moi, le poète d’en bas,

celui du cassoulet qui cloque

entre un grand cru du Minervois

et deux vers d’une verte époque…

celui qui a connu Alaric,

les chevaliers de Carcassonne,

Hugo, Delteil et Copernic,

et bu le muscat aux bonbonnes !

 

C’est moi, le poète d’en bas,

je ne versifie pas la guerre,

la peste ni le choléra,

ni toutes folies passagères,

mais j’aime faire chanter l’amour

l’après-midi, à tire d’aile,

et jeter des fleurs alentour

des couches de femmes infidèles !

 

C’est moi, le Poète d’en bas,

celui que les médias s’arrache…

raient s’ils voulaient faire un pas,

voir ce qu’il y a sous ma moustache,

voir ce qu’il est de notre temps

sous une plume réaliste

où la métaphore, en coulant,

se veut moins acerbe qu’altruiste !

 

Alors je viens à vous Madame,

ouvrez-moi la porte des cieux,

parlez donc de moi à Paname,

et précisez à ces Messieurs

que si c’est la croix occitane

qui embue encore leurs yeux…

un bouquet de thym en tisane

est apaisant et délicieux ;

 

Ni vigneron ni força

Je ne sais si cette année les souches ont la rondeur

des femmes en délicatesse de huit mois ;

des ventres lisses et ronds chantant dans leur chaleur

les trésors de la vie, de leur plus douce voix…

 

je ne sais si le vent marin boit aux rameaux

ni si le soleil coule sur le pourpre des grains,

si les cigales solfient dans leurs soirs rougeauds,

si d’autres abreuveront de moût leurs fols quatrains…

 

je ne peux faire de pronostic de vendange,

vous dire si le cru va tenir ses promesses,

si les cueilleurs bûcheront les pieds dans la fange

ou si fuseront dans l’azur des traits de liesse…

 

vous dire si ailleurs les machines sont prêtes

à enjamber les ceps et avaler l’offrande,

comme le font, au ruisseau sacré, les poètes,

et la tramontane vorace sur la brande…

 

je ne sais si la musique des barriques qu’on roule,

ou l’alcool des anges sous les voutes des caves,

ou les senteurs ferrées des outils qu’on émoule

rempliront l’âme de mes frères les plus braves…

 

je ne sais à quelle sauce cuira la saison,

si les foudres cuveront un automne charnel,

s’il fera bon, ensuite, sous les coups de tisons,

et ce que chanteront les futurs ménestrels…

 

je ne sais

 

car mon corps s’est éteint juste avant la récolte,

roulé par les déferlantes de temps ingrats ;

et je suis là, couché face aux vieilles archivoltes,

sur un drap à longs pans et sous un ciel extra…

 

je suis là, rouge encore, comme ceux des révoltes !

je suis là, raide et blanc, comme ceux du trépas !

je suis là, au milieu d’amours qui virevoltent ;

je ne suis plus rien, ni vigneron ni força !

Soixante-dix ans en partage

Tant de soleils ont tout blanchi,

tant de pluies ont tout lessivées,

tant de grêlons ont rebondi

sur les lames de nos parquets,

tant de gelées ont racorni

le bout de nos souliers ferrés,

tant de boutons d’or ont fleuri

sur nos rêves d’égalité…

 

tant de progrès en peu de temps,

tant de vitesse, tant de violence,

tant d’espoirs, tant de différends,

tant de baisers, tant de démence,

tant de fêtes et tant d’absents,

tant de chardons dans la balance,

tant de pierres, tant de chiendent,

tant de sueurs et de souffrances…

 

tant de musiques sont passées,

tant d’amis lointains sont venus,

tant de fricots ont mijoté,

tant de chocolats ont fondu

et tant de verres ont tinté,

tant d’embrassades de bienvenue,

tant de nappes blanches ont flotté

comme des drapeaux de salut…

 

tant de lundis gris et cassants,

tant de souches à la rangée

tant de « bofanèlas », de sarments,

tant de capelines ajustées

et tant de sourires brûlants,

tant de rouquettes à couper,

tant de raisins noirs et craquants,

tant de misère à supporter…

 

puis tant d’hivers et tant de bûches,

tant de langes épais étendus

sur de longs fils de fanfreluches,

tant de saucisse dépendue

et de pain volé à la huche,

tant de crucifix, de statues,

de laurier bénit et d’embuches,

tant de secrets dans le bahut…

 

tant de vendanges en chemisettes

tant de tombereaux attelés,

tant de biscuits et d’anisette

pour le repas sous le noyer,

tant d’anecdotes dans les assiettes,

d’abeilles dans les seaux sucrés,

tant de sécateurs, d’oreillettes

et de bonheur à partager…

 

et tant de valses pour lesquelles

nous avons couru à vélo

tant de chemins où la dentelle

coulait le long des caracos ;

au pédalier tant d’étincelles

et tant de frissons dans le dos,

non tant pour la fête charnelle

mais pour l’ivresse du tango !

 

Depuis nos jambes se sont tues,

on ne marche plus, on fait rouler,

et si notre monde exigu

de souvenirs est tapissé,

comme deux jeunes ingénus

on tue nos journées à s’aimer,

puis on sommeille confondus

en écoutant le vent chanter.

 

« bofanèlas » :   fagots de sarments de vigne en langue d’Oc.

 

Par la rase du temps

  Le Cers était léger,

le souvenir tenace ;

le lièvre était passé

et je cherchais sa trace !

 

au milieu de la vigne

je courais l’ancien temps,

jouais de l’interligne

et traquais l’inconscient…

 

sans fusil ni cartouche,

ni chien, ni cri… ni vie,

une feuille à la bouche

j’allais en rêveries ;

 

de fous rires en pleurs,

de hoquets en grimaces,

les rouquettes en fleurs

parfumaient mes audaces,

 

le Cers était léger

et ma quête tenace,

le lièvre était passé,

je trouverais sa trace !

 

et partout sur la vigne

flottait ce fameux chant !

en ses rimes malignes

sautillaient tant d’accents !

 

au feu les vieilles souches,

le grenache fini,

la Carthagène en bouche

n’est plus que gazouillis !

 

gazouillis ou rumeur,

l’histoire, hélas, s’efface !

peut être un rimailleur

forcera sa préface

 

et saura débusquer

le lièvre de son gîte !

le vin a bien coulé,

les jeunes ont pris la suite !

 

Sous les détonations,

ami du genre humain,

ce soir, à Montredon,

qui va main dans la main ?

 

Le Cers est bien léger,

je pétris ma colère !

la terre abandonnée

engendre la misère !

 

le lièvre capturé,

sa mort inévitable !

mon pauvre Beaumarchais

« sa mère n’est point coupable » ! 1

 

à la source, mon fils,

ôte la lourde pierre,

irrigue tes iris

de vérités premières,

 

au pied de la fontaine

sème quelques pensées…

ainsi, mon âme en peine

boira sa liberté !