Rss

Lettre ouverte aux nouveaux locataires (2013)

                          Chers amis,

                         à vous qui labourez, qui plantez, qui cueillez, qui aimez, qui engendrez le souffle nouveau, qui savez encore jouir simplement des bienfaits de la vie, comme à vous aussi, qui, pris dans l’effroyable spirale de votre temps, où l’égoïsme, la jalousie, l’orgueil, la quête malsaine du lendemain, de l’enrichissement et de la reconnaissance personnelle sont les aspects primordiaux de votre vie, à vous tous qui en avez oublié jusqu’à mon existence, je viens, par quelque biais surnaturel, vous parler un instant de cette terre que j’ai tant aimée.

      Je voudrais poser une plume de souvenir sur ce village que vous appelez aujourd’hui : Fontiès-d’Aude… et qui fut mien en un temps où sa dénomination et je dirais sa première dénomination était Fonteius !

     Je suis né en l’an 56 av JC, pour les Ides (la moitié du mois) de Quintilis (juillet) de notre calendrier romain républicain, ce qui correspond au quinze juillet de votre calendrier Grégorien. Ma mère qui coupait alors des joncs sur les bords de la rivière Atax (Aude), à un mille romain de Fonteius, pour solidifier la toiture de notre attegia (maison gauloise), dut remonter le péplos (vêtement féminin gaulois) et se faire aider pour regagner Fonteius au plus vite. Aussitôt allongée sur la paillasse recouverte de peaux de moutons, je vins au monde ; pressé. Pressé, peut-être, car je ne devais vivre que dix-neuf ans, le ciel me tombant sur la tête le premier jour de la cueillette des olives de l’an 37 av JC.

     Fontéius s’était établi à un demi-mille romain et quelques arpents de la Via Aquitania, qui reliait la Provincia Narbonnensis (la Narbonnaise première) à Tolosa (Toulouse) et Burdigala (Bordeaux). C’est sur cet axe que transitaient les produits de consommation, le matériel, les tonneaux, les outils, le bétail… les paysans, les marchand et les soldats. Cette voie était vite devenue la grande route du vin. Nous, gaulois, nous appréciions grandement cette boisson qui venait alors de l’Italie du sud et arrivait au port de Narbo Martius (Narbonne) ; mais nous préférions aujourd’hui les crus de notre propre vignoble qui commençait à donner ses premières récoltes. Fonteius était situé à quatre lieues de l’oppida latina de Carcaso (Carcassonne), qui deviendrait bientôt, dans une quarantaine d’années une petite ville gallo-romaine.

    La Narbonnaise, alors peuplée de Tectosages, d’Arecomici, de Sardones, de Tolosates, d’Helvii, d’Umbracini, d’Atacini (d’Atax (rivière d’Aude), ayant pour capitale Atacinus Vécus (Aussière)) … et de romains, commençait alors une grande période de changements cruciaux, sous le mélange culturel grandissant de nos deux civilisations, Gauloise et Romaine.

    Nous vivions donc, à Fonteius, dans cette seconde moitié du premier siècle avant J.C, une période charnière. Nous n’étions plus vraiment les Volques Tectosages de nos origines, ni n’étions encore des Gallo-Romains. Nous commencions à adopter peu à peu l’architecture des villes romaines, leur organisation de l’espace et les romains mettaient à profit nos connaissances et nos inventions gauloises pour développer leur agriculture et leur artisanat. Cela dit, malgré l’invention et la forte présence de nos tonneliers gaulois, les romains continuaient à utiliser leurs amphores pour les transports et le commerce des liquides.

    Bien évidemment, nous craignions encore les Dieux et pour implorer leur protection nous accumulions des quantités importantes d’or et d’argent, sous la forme de lingots et de bijoux. Néanmoins, depuis que nos ancêtres s’étaient installés ici vers trois-cents avant J.C, optant toujours pour un mode de vie simple, nous continuions à cultiver les céréales, dont les grains étaient broyés sur des meules à va et vient ou à la roue, à cultiver l’olivier, à élever des chèvres, des moutons et des porcs et nous chassions le cerf, le sanglier et le petit gibier. Depuis quelques années nous développions grandement la culture de la vigne. Nous produisions des vins réputés et grâce à notre savoir faire viticole, Narbo Martius allait connaître une période de splendeur aux deux premiers siècles de l’ère chrétienne, lorsque les ressources du terroir ainsi que les carrefours routiers et maritimes seraient exploités intensivement.

    Bien que nous fûmes désignés par les romains de Rome “les indigènes méridionaux“, un texte de Pline l’Ancien décrit notre Gaule Narbonnaise, telle qu’elle était perçue à Rome au premier siècle :

     « La province Narbonnaise ne doit pas être considérée comme la dernière des provinces en raison de la qualité de ses cultures, de la respectabilité de ses habitants et de leurs traditions, et de l’abondance de ses ressources. Bref, la Narbonnaise ressemble plus à l’Italie qu’à une simple province »… ce qui nous ravît le cœur… a postériori !

     Fonteius n’ayant la richesse de Carcasso, nous vivions toujours dans nos modestes attegia de pisé, qui est une maçonnerie faite de terre argileuse, délayée avec des cailloux, de la paille et comprimée, et couvertes de clayonnages qui sont des assemblages de pieux et de branches pour le toit. Le sens péjoratif de “cabane“ ou de “hutte“ que ce nom de “attegia“ devait prendre dans la langue latine est probablement dû à la façon dont les romains percevaient les maisons des “indigènes méridionaux“.

      Nos femmes portaient donc le peplos qui est le vêtement de base, constitué de deux rectangles de laine cousus l’un à l’autre, dont la partie haute était fermée par deux fibules et dont la partie basse s’arrêtait au niveau des chevilles. Les hommes portaient toujours les braies constituées de deux pièces de tissus cousues l’une à l’autre et serrées aux chevilles par les lacets de nos brogues. Les braies se portaient haut et elles comptaient généralement six passants à la taille. Nos vêtements étaient en laine tissée, en lin, en chanvre ou en feutre, nos tuniques en lin, nos accessoires de vêtements en cuir et nos carbatinae (chaussures) en cuir. A Fonteius, nous aimions, comme tous les gaulois d’ailleurs, porter des vêtements hauts en couleur, confectionnés de motifs à carreaux ou de bandes, sur lesquels nous arborions des bijoux en or, en argent ou en bronze.

     A Fonteius, le temps alternait allégrement ses rafales de vent d’Ouest et les rayons de son soleil radieux. Les coteaux défrichés se boisaient de pieds de vigne, entre lesquels les chèvres pâturaient, tandis que le blé, le chanvre et les moutons colonisaient au Nord la plaine jusqu’à Tricessinum ((Trèbes) qui signifiait : le site de la 30e borne milliaire sur la grande voie romaine Via Aquitania, depuis le port de Nabo Marcus, bien entendu) et Liviana (Capendu) vers l’Est.

      Les dieux étant en pleine mutation, nous vivions en paix. Taranis, notre Dieu des phénomènes atmosphériques, migrait en Jupiter et Toutatis, notre Dieu de la guerre, migrait en Mars. Mercure, notre Dieu du commerce et des techniques, que nous représentions revêtu du manteau gaulois et accompagné d’animaux (coq, chèvre, tortue), revêtait le pétase (chapeau ailé), des ailes aux chevilles, tenait le caducée dans la main gauche et une bourse dans la main droite. Lug et Belenos, nos Dieux de la lumière, de la beauté, de la musique et des arts, migraient en Apollon. Diane, notre Déesse chasseresse, conservait l’arc et le carquois, mais sa tête se trouvait maintenant ornée d’un croissant de lune et elle était accompagnée d’une biche ou d’un chien.

   L’homme mutait, les Dieux suivaient ! Dans quelques petites décennies on parlerait alors de la grande culture Gallo-Romaine et si Fonteius ne devait guère changer, Tricessinum et Liviana allaient vite devenir d’importants vicus (villages) aux marchés réputés.

    Si je suis né en 56 av J.C, sous le calendrier romain républicain, nous voici aujourd’hui au 3 intercalaris prior de l’an 37 av J.C, cette fois-ci sous les commandements du calendrier Julien. Introduit par Jules César en 46 av J.C, il fut établi après consultation de l’astronome Sosigène d’Alexandrie et probablement conçu pour approcher l’année tropique, qui est définie comme l’intervalle de temps, sur terre, pour que le soleil retourne à la même position dans le cycle des saisons. Intercalaris prior et intercalaris postérior étant deux mois intercalaires situés entre les mois de november et de décember.

    Quoi qu’il en fût, nous étions le 3 intercalaris prior de cette année 37 av J.C, qui fut une journée particulièrement festive pour tous, puisque nous débutions la période de la cueillette des olives. Nous avions cueilli toute la journée. Les hommes, les femmes et les enfants étaient de la fête. Les hommes montaient alors sur des échelles, un sac de chanvre pendu au cou, qu’ils remplissaient en chantant, les femmes, au sol, cueillaient les olives des branches les plus basses et les enfants ratissaient le sol pour récolter les olives tombées. Certains, dans la plaine Atacienne, gaulaient les arbres pour faire tomber les olives et les ramassaient au sol, à Fonteius la cueillette se faisait à la main, sur l’arbre, olive après olive.

     Nos mains collaient et les senteurs de l’huile embaumaient l’espace. Tant l’année était propice à ce type de culture, les bacs dégueulaient et la rigole de la meule versait un flot ininterrompu de nectar verdâtre. Le soleil toujours chaud et l’herbe sèche nous permettaient encore de porter le baxa (sandale faite de feuilles et d’écorce), ou le calceus (chaussure fermée).

  Si peu à peu la culture Romaine et la culture Gauloise s’entremêlaient, si les Dieux et les hommes construisaient ensemble de meilleurs lendemains, la nourriture ne devait être en reste !

   Nous mangions peu du lever au coucher du soleil, nous nous réservions plutôt pour le repas du soir, le seul pour lequel nous nous mettions à table, mais à la différence des romains nous mangions assis. Nous mangions avec les doigts et chaque convive venait avec sa serviette, qui non seulement permettait de s’essuyer, mais encore de rapporter chez soi les restes du grand repas que nous prenions en commun. Nous nous contentions, à Fonteius, de pain, de légumes, de bouillie, de viande de porc l’hiver, de nos volailles, et des fruits de nos vergers.

     A Tricessinum, Liviana et Carcasso, de nouveaux riches, romains pour la plupart, faisaient trois repas par jour. Ils prenaient le jentaculum (petit déjeuner) dès l’aube, composé de pain frotté d’ail, accompagné de fromages, d’olives et de fruits. Avec les mêmes ingrédients, ils prenaient le prandium (déjeuner) en fin de matinée. Ils prenaient enfin le repas du soir, le céna, avant le coucher du soleil ; il était composé d’œufs, d’escargots, de viandes, de poissons, de légumes, de fruits et de pâtisseries.

    Nous n’avions à Fonteius, ni le temps ni les moyens de faire ainsi bombance… sauf en ce jour du début de la cueillette des olives, où le repas du soir était traditionnellement un repas de fête.

     Sur les tables, les femmes avaient disposé des coupes, des jattes, des bols en céramique et de larges assiettes. Les poteries diverses et les récipients de bois regorgeaient de fruits, de légumes, de bouillie d’orge et d’alica. L’alica était une semoule de blé cuite à la vapeur. Il y avait aussi de la polenta confectionnée avec de l’orge additionné de graines de lin. Du lard, de la charcuterie, du chou, des lentilles, des châtaignes et des champignons couvraient la table. Un pot de plumentom (soupe épaisse de viande, de légumes et de céréales) fumait abondamment. L’offella (petits morceaux de viande en brochettes grillées) créait un attroupement significatif. Des abats, cuisinés en farce, coloraient les patina (gratins). Les foies gras d’oies gavées aux figues embaumaient. Si l’on buvait de la cervoise, le vin de notre vignoble était de plus en plus apprécié. Du miel, des amandes, des pignons et des fromages de chèvre couraient sur la table et la placenta (pâte de semoule de blé garnie avec du miel et de la crème préparée à partir de lait de brebis) débordait des jattes.

  Nous mangions, nous riions, nous chantions, nous profitions ensemble de cette fête du début de la cueillette des olives et nous étions heureux.

    A mesure que notre vignoble s’intensifiait et prenait une valeur marchande non négligeable, les discussions sur le vin devenaient un nouveau langage auquel tous adhéraient vivement à Fonteius. Outre les discours passionnés sur le nouveau métier, tous évoquaient les problèmes financiers que nous rencontrions quant à la commercialisation de nos récoltes. Il faut dire que nous subissions encore les effets de l’âpre politique de Marcus Fonteius, qui avait gouverné la Provincia Narbonnensis, et qui avait laissé son nom comme première dénomination de la Fontiès-d’Aude actuelle.

    Marcus Fonteius, fort d’un régime colonial sans contre-pouvoir, avait affiché le mépris des classes dirigeantes de Rome pour “les barbares vaincus“. Comme tous les gouverneurs, Fonteius avait été un véritable monarque dans sa province et avait exercé un pouvoir absolu. Il s’était livré à mille exactions sur les gaulois et avait imposé des taxes exorbitantes sur la circulation de nos vins. Nous avions vu notre précieux breuvage doubler au péage d’Elusio (Seuil de Naurouze) ! C’est au sujet de cette taxe perçue par le publicain Annius, à Elusio, qu’éclata l’affaire Fonteius, plaidée par Cicéron. Avec une taxe outrancière de six deniers par amphore, Elusio était le péage le plus cher de toute la région. Il faut savoir qu’à notre époque le vin ordinaire se vendait à Rome quatre à cinq deniers l’amphore. Une taxe de six deniers revenait donc à doubler le prix du vin ; en y ajoutant le prix du transport maritime et terrestre, cela revenait à multiplier par quatre ou cinq le prix du vin pour le consommateur gaulois !

     Pour toutes ses exactions, Marcus Fonteius fut donc l’objet d’un procès, à Rome, en 70 av J.C. Les gaulois avaient envoyé de nombreuses délégations conduites par Indutiomare, chef des Allobroges. Plusieurs griefs étaient invoqués pour ce procès : corruptions et détournements d’argent, mais le plus odieux, le plus grave, concernait les droits de circulation dont il avait arbitrairement frappé les vins “du Lauraguais“. Cicéron fait état de quatre péages : Tolosa (taxe de quatre deniers), Crodunum (trois deniers et demi) Vulchalo (deux deniers et demi) et Elusio (six deniers).

    Fonteius avait quitté la Gaule en l’an 69 av J.C. Sous l’Empereur Auguste les taxes prirent fin et le Midi connut le développement de vastes vignobles.

     Mais revenons au repas de ce premier jour de cueillette des olives. Inutile de vous dire que sous les effets de la discussion, de la cervoise et du vin de nos vignes, il était là un nouveau repas de fête particulièrement animé ! Je ne sais si les enfants, couchés au milieu des poules, des chiens et des cochons rêvaient de “romanisation“, mais les hommes finirent par s’endormir où ils se trouvaient et les femmes quittèrent leurs peplos tard dans la soirée !

     J’avais dix-neuf ans depuis quelques mois, j’étais en pleine force de l’âge, mais ce soir-là Taramis avait décidé de me châtier. D’un coup brusque, le vent de Carcaso fit frissonner nos oliviers, les fit rapidement hurler de douleur, malmenant leurs branches jusqu’à la rupture. Le vent, les cochons et la volaille réveillèrent les braves, titubants. L’azur se couvrit de lumières blanches et un vacarme assourdissant faisait trembler les pans de pisée de nos attegia. Sur les tables, l’eau ruisselait entre les coings, les champignons et les châtaignes et les jattes de placenta versaient une eau de petit lait.

     L’eau ruisselait sur le pré. Comme tous, je courais à l’abri quand une lame de feu traversa mon corps ; le ciel me tombait sur la tête. Je ne verrais pas le soleil nouveau ; je ne connaîtrais pas les saveurs de l’huile d’olive nouvelle et ne reposerais plus mes lèvres au goût subtil du vin nouveau. J’avais terminé mon temps sur terre ; adieu Fonteius !

    Chers amis, à vous qui labourez, qui plantez, qui cueillez, qui aimez, qui engendrez le souffle nouveau, qui savez encore jouir simplement des bienfaits de la vie, comme à vous aussi, qui, pris dans l’effroyable spirale de votre temps, où l’égoïsme, la jalousie, l’orgueil, la quête malsaine du lendemain, de l’enrichissement et de la reconnaissance personnelle sont les aspects primordiaux de votre vie, à vous tous qui en avez oublié jusqu’à mon existence, je suis venu, par quelque biais surnaturel, vous parler de cette terre que j’ai tant aimée.

    Au cours des temps, nous nous sommes appelés Fonteius, Fonteias, Fontianus, Fonteian, Fonteia, Fontié, Fontiers-Rives-d’Aude et Fontiès d’Aude.

     Chers Fontiésois d’aujourd’hui, lorsque vous poserez vos pas dans la rue, pensez qu’un jour je suis passé par là, à une époque où pas une voiture n’encombrait un angle de rue, d’ailleurs nous n’avions ni rue, ni angle, tout était rond chez nous ; tout tournait encore rond ; rond !

    Même si la tâche est difficile, œuvrez sans relâche dans la quête perpétuelle du bien être, du bonheur et de la paix ! Donnez-vous la main ; soyez solidaires ! Préservez l’endroit et transmettez-le à vos enfants encore peuplé de vignes, d’oliviers, de coquelicots et d’amandiers, car ainsi sont les rives du ciel ; fut-il peuplé de Dieux romains ou gaulois, de votre Dieu chrétien, ou vide de divinités !

     Sincères amitiés d’un ancien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.