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« L’errant » (processus cognitif) (2013)

                                Je ne sais plus ce qu’il cherche. Je ne sais plus qui il est. Je ne sais plus ce qu’il fait. Je ne sais plus le comprendre. Il est pensif. Il me paraît déçu, abusé. Il est inquiet. Il est insatisfait. Il est soucieux. Je le sais impuissant puisqu’il hèle sans cesse les cieux. Voici huit jours qu’il traîne son ballant, les mêmes souliers troués aux pieds, le même pantalon râpé à côtes de velours, le même tricot chiné d’incertitudes, d’espoirs et de désillusions ; la tête découverte malgré cette saison intermédiaire et les cheveux graissés à l’infortune du moment. Que cherche-t-il, la tête basse, le regard perdu, le pas lent, toujours un brin de paille à la bouche ; toujours par ces sentes étroites que n’empruntent que le gibier, les sorcières et les illuminés ? A travers ces rangées de vignes et ses sentes obscures, par delà son calvaire, va-t-il livrer son apparent boulet ; à qui ; comment ?

        La pluie vient de cesser ; vous savez, cette pluie transversale du mois de mars, que nous emmène le vent Marin lorsque Narbonne-Plage gagne alors son combat sur Biarritz ! C’est l’instant où les perles de diamants suspendues aux toiles d’araignées reflètent en harmonie un semblant de soleil naissant. C’est l’heure où les “cagaroles“, tristes escargots, d’un blanc jaunâtre semblable aux chignons hauts des âmes en perdition, grimpent tout en haut des fenouils. C’est l’heure où les femmes rajoutent une bûche de chêne sous l’oule où frémit un os de jambon coiffé d’une casquette de choux, dans une bouée de patates. C’est aussi l’heure où les hommes liment sur l’établi les graines du labeur et où les musaraignes et les renards ont rendez-vous sous les poteaux de clôture des jardinets embourbés. C’est enfin l’heure où l’instituteur sonne la cloche de la délivrance ; l’heure où dans un grincement médiéval sa porte finit par s’ouvrir et offrir “l’errant“ au bon vouloir de son purgatoire. Il fait doux, mais le temps menace à nouveau. Mais qu’est-ce qui pourrait arrêter celui qui a décidé de retourner une énième fois sur ses pas ; celui qui a décidé qu’elle est là, au fil de ces sommières magiques, la porte du nouveau départ !

      Sans qu’il ne se doute un instant de l’usurpation, je le suis de très près. Suffisamment distant pour qu’il n’intuite ma présence ; suffisamment proche pour ressentir et comprendre l’onde sacrée de l’ultime communion. Je suis le transparent, l’invisible ; le lémure !

    Vêtu de la veste kaki des anciens chasseurs d’ondines, le pantalon de velours râpé, les souliers troués, le tricot chiné, mélancolique, le pas mécanique et la paille aux lèvres, il emprunte les rues grisâtres et totalement désertes du centre ancien du village.

    Quelques martinets, précoces à la saison, vont et viennent cependant entre les tuiles ocres jaunes des toitures méditerranéennes et les portées de fils électriques ; ils semblent être les seuls habitants du lieu. Sur les façades de pierre, les volets de pin se dessèchent et se craquèlent jour après jour. Les ferrures ne sont plus nourries de peinture grasse. Les araignées ont élu domicile dans chaque œil de bœuf. Les vieux ne sortent guère et les vieilles cantonnent leurs déplacements au rythme de l’épicerie ambulante.

      Comme la fraîcheur des villageois de souche, il va de soi que le bitume des rues n’est plus d’actualité. Qui plus est, les ampoules grillées des candélabres ne sont plus remplacées et telles au plus joyeux des années soixante, les zones d’ombre prennent le pas sur la lumière. Cependant, l’église est recrépie de neuf, deux pots de géraniums se balancent, chacun sur sa potence, de part et d’autre de la porte d’entrée de la petite mairie et la lourde porte du cimetière s’ouvre en un rassurant gémissement fantomatique.

  Malgré l’impressionnant embouteillage des voitures en stationnement, et mis à part le son de quelque télévision rarement insubordonnée, aucun bruit ne saute la fenêtre ; à croire qu’un troupeau de zombies a pris possession des lieux !

   C’est donc dans cette atmosphère cordiale que “l’errant“ promène son ballant ; c’est donc dans cette troposphère chaleureuse qu’il tente de panser les plaies de son âme !

       Autrefois, j’entends une quarantaine d’années plus tôt, tout au plus, il aurait croisé dix personnes dans sa rue, autant de chiens coursant des chats et quelques poignées d’enfants à bicyclette ! Dans les senteurs boisées du tabac des anciens et la valse de leurs anecdotes travesties, du banc de la place il aurait emporté toute une musette de rires entendus et quelques poignées de camaraderie ; le banc est vide.

       De mon ataraxie, j’éprouve le vif sentiment de suivre un Ulysse blessé, allant crier dans les tuyaux des cieux sa colère à qui veut l’entendre !

       Paradoxalement, malgré ses apparents démons, son souffle est lent et régulier comme s’il n’était pourvu de tension intérieure, de mal être existentiel, ou, que sais-je, d’une remise en cause de lui-même ; un Ulysse dépossédé, en tout cas, de cette combattivité, cette vigueur et ces couleurs de l’originalité qui pouvaient l’animer quelques saisons auparavant !

     Cependant, en rejoignant le premier tertre, il s’assied sur un tapis d’aiguilles de pin, colle son dos contre le tronc d’un arbre ; il lit les environs. Tantôt son visage se détend, s’illumine, s’enorgueillit, s’apaise ; tantôt il devient grave, s’obscurcit, se crispe et se ferme. Tantôt sa bouche et ses yeux se font cantilène, tantôt affliction.

      Aux lents hoquets de ses sourcillements, je le devine alors happé par les effluves sucrés de l’enfance. Il s’abandonne aux souvenirs heureux ; chaque vigne à des parfums connus, chaque champ des papillons à visage d’ange, chaque arbre son ramage précis, chaque ruisseau ses rires et ses sirènes et de chaque chemin de traverse montent les voix de la réminiscence. Le démiurge aurait donc un doigt sur chaque genêt ? De chaque bruissement de feuillage poindrait une pensée heureuse ? Pourquoi donc les baies de l’affliction mêleraient alors leur âpreté au miel de la quiétude ?

       Il est immobile ; il se tait, il sue, il bout ; il fuit le bruit, l’illogisme, l’injustice, la décadence ; il sait que son équilibre intérieur naîtra de ces repères familiers ; intérioriser cet extérieur de dentelle ; boire l’ordre à la source du chaos et se gargariser de l’instant présent !

       D’un demi- sourire éloquent, étendu sur le flanc droit, la tête dressée comme une bête poursuivie par les chiens, faisant rouler à la lèvre un brin de thym et le corps détendu, je devine qu’il s’appartient à nouveau ; il s’est enfin soustrait au pouvoir absolutiste de l’impuissance ; il a repris le contrôle. Il se lève alors d’un bond et poursuit sur le sentier ; pour l’heure, les rouquettes rosées ne l’invitent au retour.

       Le flot de pensées qui traversait sans cesse son esprit semble s’être estompé et il me paraît maintenant pleinement réveillé. Connaît-il les plaisirs, les satisfactions d’un bonheur subjectif ? Nage-t-il en un quelconque hédonisme ? Nage-t-il enfin dans son “vrai soi“ ? Et d’où provient cet embellissement soudain ?

       Maintenant, la nature exhale pour lui ses parfums ; les vrais ; ceux que la pluie révèle en finesse !  Les arbousiers retiennent son attention ; s’il n’éprouve d’affection particulière pour ses baies au goût plutôt âcre, la bonhomie de cet arbre rondouillard, le vert luisant de ses feuilles et l’orange flamboyant de ses fruits suscitent en lui l’admiration. Quelques chênes kermès, genévriers, cistes et pins d’Alep jalonnent son errance. Ses démons semblent avoir changé d’âne et le soleil rougeoyant est de retour. Le feuillage haut forme maintenant une voûte. Le sentier caillouteux descend vers un belvédère seulement foulé par les godillots des chasseurs de sangliers, les ponchos de quelques pèlerins en route pour Saint-Jacques de Compostelle et deux ou trois renards du cru.

      S’il poursuit jusqu’au bout du chemin, le pas résolument lent, dans un apparent entracte de résurrection, s’il maugrée encore épisodiquement, c’est que la paix ne l’a pas encore enlacée !

       La laie étroite débouche enfin sur une large roche, blanche et plate, suspendue sur un piémont en pleine effervescence. Un balcon entre ciel et terre ; entre enfer et paradis.

     De là, droit comme un i, debout comme un factionnaire, il déchiffre l’indéchiffrable. On dirait qu’il calcule à présent le prix d’acceptabilité de son âme !

    Après mûre réflexion, “l’errant“, celui dont la contexture spirituelle me semblait désorganisée, retrouve à mes yeux quelque cheminement logique. Je pense qu’il est venu jeter ici son isfet aux buses de passage !

     Bien sûr. Le voici qui murmure, qui marmotte ; sa main se soulève au gré de ses incantations, son bras ; ses bras et ses mains expliquent, condamnent, défendent, tour à tour repoussent ou enlacent, refusent ou acquiescent, attestent ou quémandent ! Récrimine-t-il les cieux ? Non ; il converse avec Maât !

        Dès lors, je sais que son printemps arrive pas à pas ; je sais que Maât lui permettra de reprendre rapidement sa place dans la colonie.

      Ainsi est son chemin ; ainsi est son cheminement. Il n’est là que sa manière de fonctionner. Il n’est là que façon d’être… être ; une lutte de chaque instant !

      Lui “l’errant“, et moi “le narrateur“, ne formons à nouveau qu’un seul corps, qu’une seule âme, qu’un seul esprit. Toujours les mêmes souliers troués aux pieds, le même pantalon râpé à côtes de velours, le même tricot chiné d’incertitudes, d’espoirs et de désillusions ; la tête découverte malgré cette saison intermédiaire et les cheveux graissés à l’infortune du moment.

     Lui “l’errant“, et moi “le narrateur“, à nouveau réunis, je rentre ; seul.

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