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Le dépossédé

Mes quatre cerisiers blanchissaient à vue d’œil,

mes mousseronnières verdissaient paisiblement,

mes souvenirs d’hiver fumaient en mes recueils

l’épicéa, le chêne et la fleur de tourment ;

 

il fallait bien encore couper un peu de bois,

nous étions un de ces beaux hivers qui s’attardent,

où l’humidité se plaît à survivre au froid !

mes champs givraient, martelés aux sabots des hardes,

 

mes prairies s’engrossaient aux granules d’azote,

sur mes toits zigzaguaient mille constellations !

je n’avais rien de Bayard ni de Don Quichotte,

point de femme ne gérait le sel en ma maison,

 

point de main délicate ne retendait les plis

des draps où mulle fée n’avait posé son cœur ;

nulle âme ne venait ronronner dans mes nuits,

nul ventre attendri ne m’offrait douce chaleur;

 

tout autour du bassin les cosmos bleuissaient,

mes poissons rouges dansaient sous les nénuphars,

jusqu’au crépuscule mes grenouilles chantaient

et flottaient de longues guirlandes de têtards;

 

mes colverts somnolaient dans les avoines folles

où le soleil pénétrait chineur et câlin;

contre le tronc d’un figuier, quelque vieille gaule

rouillait en attendant de nouveaux lendemains ;

 

certes, il restait encore quelques tuiles cassées

et l’eau de Dieu, perverse, prenait un grand plaisir

à courir sur les chevrons cintrés du grenier ;

les mulots, au blé, n’avaient plus qu’à se servir ;

 

souvent je regardais filer la corde à linge,

j’aurais aimé y voir une robe flotter,

que deux ou trois marmots viennent y faire les singes,

que dans les rideaux blancs ils viennent s’entortiller;

 

que sur les tommettes de la salle à manger

hennisse chaque soir un fier cheval de bois !

je leur aurai conté, près de la cheminée,

des histoires de princesses, de sorcières et de rois;

 

j’avais vingt brebis qui bêlaient naïvement,

un vieux poêle qui fumait et me piquait aux yeux,

je vous l’ai dit, cent poèmes gras de tourments

des milliers de fils blancs pendus à mes cheveux ;

 

de ma cuisine la vue était imprenable,

je voyais au loin les sommets des Pyrénées ;

j’avais un morceau de Bethmale sur la table,

j’étais heureux mais la solitude me pesait;

 

depuis mes vingt ans je n’ai plus connu de fille ;

je vivais de la terre et de l’air frais du temps,

je n’ai pas goûté la rose qu’on déshabille !

sans choisir, mon métier fut celui de mes parents;

 

fallait bien que quelqu’un s’occupe du troupeau,

bêche le potager et passe le tracteur !

J’ai tout donné, mes forces et la peau de mes os

et peu à peu fermé la porte de mon cœur;

 

de ma chambre, à l’hospice, en trois ultimes vers,

en vous parlant de moi je repasse ma vie ;

avant que mon esprit ne se foute en travers,

une dernière fois je prends l’air du pays;

 

aujourd’hui, je sais que l’air est vicié, là-bas;

le modernisme écrasant tout sur son passage,

l’autoroute a mangé et mes champs et mes chats,

a bu ma ferme, mon tracteur et mon potage…

 

quatre générations et tout s’est envolé !

si l’aéroport n’a pas pris le cimetière,

s’il est encore temps, je vous en prie, creusez !

couchez-moi dans un coin, mais un coin de ma terre,

 

puis brûlez mes poèmes et foutez-moi la paix !

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