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« Ballade » au gré du vent de Cers (livre 5) 2000

aux sourires d’Audrey,

la « cadette »,


Mise en bouche

                                 

        Cher ami, avec ce cinquième recueil cela fait 112 textes, soit 5050 vers pour être précis, que nous parcourons ensemble la Corbière et la vie des uns et des autres en tous sens. Les matheux vous diront que cela fait une moyenne de 45.08 vers par texte, soit 2525 rimes au total.

   Heureusement la poésie n’est pas une affaire de chiffres mais d’âme et de cœur, ce qui n’est guère quantifiable, si ce n’est peut-être au regard de l’expérience accumulée. Mais comme Confucius nous dit que « L’expérience est une lanterne que l’on porte sur le dos et qui n’éclaire jamais que le chemin parcouru », je vous propose d’éteindre cette lanterne l’espace de quelques nouvelles histoires et de ne garder allumée que la veilleuse de l’envie, du plaisir et du rêve ; cette lueur enfantine qui demeure éternellement allumée en vous !

   Vous connaissez à présent sur le bout du doigt le village, le vignoble, la garrigue et les vieilles filles à poils longs, qui, du reste, espèrent toujours croquer au verger la plus rouge des pommes !

    Si depuis trois cent mille ans le moral, ici, est perpétuellement au beau fixe, c’est que le vent de Cers régule harmonieusement les pulsions du corps et de l’esprit des fiers descendants de « l’Homme de Tautavel » que nous sommes. Un microclimat, en quelque sorte, issu de l’union des hommes et de la philosophie des mille et une réjouissances, à l’écart desquels je tiendrai volontairement les Dieux, qu’ils soient « bons »… ou « mauvais », d’ailleurs.

   C’est un bonheur sans égal que de faire rimer à vos côtés culture et tradition, Alaric et superstition, Fontiès et déraison, élixir avec souvenir, fleurir avec mourir, naissance avec romance, éteule, aïeule avec… coup de gueule !

   Après ces quelques 5050 vers j’ai à nouveau rempli mon encrier mais la couleur de l’encre nouvelle m’entraîne vers d’autres desseins ; ainsi va la vie !

   Ce matin l’aurore a pointé sur une journée sans vent ; il parait que le vent de Cers est amoureux d’une brise divine par-delà les montagnes ; chante oiseau !

   Si ayant traversé en tous sens la planète il revenait bientôt souffler sur mes poèmes nous referions équipe, et comme au bon vieux temps, alors, au gré du vent… ainsi soit-il !

J.G


Table des poèmes

 
  1. L’homme nu.

  2. Fleur d’ailleurs.

  3. Sur le petit chemin de Floure.

  4. Salut Georges… à plus !

  5. Comme l’on égrènerait un chapelet de buis.

  6. Amitiés d’un frère troubadour.

  7. Le bal des fous.

  8. Le trac: « où Judas de l’estomac ».

  9. Berger de nuit.

  10. Nuit blanche.

  11. Barbe blanche et dos courbé.

  12. Quatre rimes à l’oppresseur.

  13. De l’an 2960 je vous salue.

  14. Le sexe des anges.

  15. Fontiès, entre enfer et paradis.

  16. Dieu fait la pluie et le beau temps.

  17. Le rêve est prophétie.

  18. Ma Jeanne de Labastide.

  19. La chevelure du diable couvrait les yeux d’un ange.

  20. « Lui ».

  21. Philosophies de fin de siècle.

  22. A la lueur d’une antithèse.


1.  – L’homme nu

 

I

  

La pleine lune avait, déjà plus de cent fois,

du jeu perpétuel dont l’astre blond jouit,

à savoir se vêtir d’un apparat de soie

où de brumes rosées broder son fol esprit,

 

tiré l’épingle au gré des voluptés cosmiques

de la nuit qui s’égrène le long des sons glaireux,

archanges de mots doux, ronflements syllabiques,

pure fantasmagorie de tous gens orgueilleux !

 

Tel ce Dieu accoudé au balcon de l’Olympe

j’humais dans l’air du soir quelque éclat de bonté ;

philosophant au fil des valeurs les plus simples,

mon âme se gorgeait de vertus vanillées…

 

la fleur de bruyère ne convient pas au lieu ;

trop aride ; si beau sans le moindre artifice,

qu’au temps des folles amours j’y attèle mes vœux

et tire en sifflotant la houe de mes caprices…

 

le roulis des cyprès, étiolés à la taille,

dans l’azur pigmenté de papillons nacrés,

pareil aux filles des bals de la fin des semailles,

caressait sous les cieux un quatre temps parfait…

 

une onde claire allait, sans se presser vraiment,

léchant les rocs moussus d’une arrière-saison,

clapotant par ici, par-là se lamentant,

errant par habitude, sans but et sans raison…

 

afin qu’entre les plis de leur ventre adipeux

ne s’égarent en chemin les messagers d’Eole,

les candélabres, jaunis par la fumée des vieux,

accrochaient dans la plaine leurs mornes girandoles…

 

l’aurore était honnête et respectait les lois,

la logique sacrée, la gouverne des temps ;

le souffle d’Artémis, sur mon chemin de croix,

vint comme une promesse… et fût envoûtement !

 

la grive, si criarde, en son lit de feuillage

susurrait en silence, par ses vols éreintée,

les abeilles et les baies de ses papillotages ;

oiselle, mon amie, que demain te soit gai !

 

de ma blague polie au velours côtelé

d’un fond de poche usé par des ongles trop lourds,

quelques brins de tabac, à trois herbes mêlés,

sautaient en persillant, ô fieu, les alentours…

 

d’entre mes doigts brunâtres au travers de ma lippe,

d’un geste familier, d’un plaisir méthodique,

fidèle au règlement des étranges principes,

je bordais, là, ma nuit, d’un drapé féerique !

 

Apollon, par mégarde, me pensant assoupi

ou sur l’heure asservi à l’emprise des sens,

saupoudra les volutes de mes rêveries

de perles de folie et de poudre d’encens.

 

 II

 

 Au nirvana bleuté de l’extase empirique,

fidèle au souvenir des voyages d’antan,

lorsque la brume ôtait ses voiles impudiques

ma couche s’entrouvrait sur des lieux bienfaisants…

 

alors, l’esprit vidé d’encombre matérielle

j’atteignais l’océan de la sérénité ;

pendant que tremblements, sueurs et ribambelles

empoignaient ma tête et faisaient tout sauter

 

mon âme, elle, dansait au pays des sorcières

dont elle perçait la nuit de rires pénétrants ;

 apparaissaient alors aux reflets des cuillères,

Baudelaire et Gautier et l’hôtel Pimodan,

 

la confiture verdâtre des jeunes initiés,

les moqueries d’anciens, les réunions secrètes ;

les coches de l’île saint Louis, les délires programmés

mêlaient dans l’air ambiant, les Dieux, les hommes aux bêtes !

 

bien sûr, je n’étais rien qu’un corps dans la garrigue,

avachi en bordure des rives de l’enfer…

du « Paradis » dirait le père de Rodrigue !

ô Corneille, l’ami, pardonnes mes éthers…

 

quand tout tourne, sais-tu, de Ronsard et sa rose,

des orphelins de Rimbaud au triste hiver d’Eluard,

le passage clandestin des rimes à la prose

fiance les tragédies au roman de Renart !

 

chacun n’est que lui-même ! à quoi bon se mentir ?

Soi, en fait, est tout autre… et c’est Dieu que voici !

au balcon de l’Olympe Dieu SOI se fait plaisir

et nos corps dénudés redeviennent fourbis !

 

bientôt, d’ici, naîtra un monde unique et rond,

incontestablement j’en serai le maître !

les Dieux, au pinacle, unis me porteront !

qui pourrait sous vos cieux dire qu’il s’est vu renaître ?

 

ô nuages enfuis, ô lune galopante…

qu’il est doux, aujourd’hui, ce semblant de retour !

ô pays de l’absinthe, ô prairies d’acanthes,

ô pétales de rimes, ô couleurs de l’amour !

 

Apollon, par mégarde, me pensant assoupi

où sur l’heure asservi aux effets de la drogue,

saupoudra les volutes de mes rêveries

de poudre de folie et pensés interlopes.

  

III

  

Sur le char d’Apollon, Phaéton, les larmes aux yeux,

ordonnait aux chevaux de calmer leur ardeur,

car où Phaéton passait, tout n’était plus que feu ;

 vint le bruit du tonnerre, puis le calme enchanteur…

 

l’ondine, si tranquille, qui courait à mes pieds,

se fendit par là même où les ajoncs, tantôt,

jouant aux clapotis comme des gosses désœuvrés

riaient en aspergeant leurs superbes manteaux…

 

quand un chant mélodieux, entrecoupé de voix,

me parvint du ruisseau en un halo doré,

trois créatures de chair, vêtues de draps de soie,

dessinaient le profil d’une étrange destinée…

 

les nymphes allaient souffler une chaleur intense,

un bonheur sans pareil, une ivresse lucide ;

comme bouquet final de mes dernières transes,

je régnais désormais sur les terres d’Euripide !

  

IV

 

Bien sûr, la lune avait, une nouvelle fois,

du jeu perpétuel dont l’astre blond jouit,

à savoir se vêtir d’un apparat de soie

ou de brumes rosées troubler mon fol esprit,

 

tiré l’épingle au gré des volontés humaines,

rassasié l’un des siens, réconforté un brin !

 

A chacun son histoire, à tous la même peine

à tous le même but… à chacun ses chemins.


2.  – Fleur d’ailleurs

  

Pose tes textes et tes pensées,

tes rimes aux vers tourmentés,

cale tes douleurs sur le banc

et laisses toi porter par le vent

qui fait danser l’avoine folle

sans y chercher quelque symbole,

métaphore ou philosophie !

le bougre est un simple d’esprit…

mais il caresse les lavandes,

les amandiers, l’herbe des landes…

 

Pose tes textes et tes pensées,

tes nuits aux rimes tourmentées,

croise les doigts ; un seul instant

fermes les yeux, hume ce vent

huilé de cade et de genièvre

qui s’encanaille entre tes lèvres

et se perd, ô souffle volage,

dans les ramures de ton corsage,

– ô jouissances infinies –

qui hurle aux délices de la vie !

 

Pose tes mots ; il fait si chaud

que les  Fleurs se meurent aux Jeux Floraux !

la ville mène tambour-battant

sans se soucier du cœur des gens ;

apaise tes cris de révolte,

arbore une bannière désinvolte

et ce soir nous pourrions fleurir

 nos âmes et nos corps de plaisir

sous l’étoile du Mont Alaric ;

la seule, peut-être, que Copernic

laissa filer de sa cabane

dans les voiles de la tramontane

pour les poètes, les sultanes,

pour les amants… ou pour les ânes !

  

Cognez tambours, jouez flûteaux

j’ai le cœur dans les coquelicots

et le désir à fleur de peau…

 

couche tes mots, regarde en haut,

les étoiles pendent au rideau !


3.  – Sur le petit chemin de Floure

  

Les genêts, là, étaient si denses

qu’il fallait avoir dix-sept ans,

le verbe un peu moins hésitant,

le corps léger et l’âme en transe…

 

A deux pas seulement du village,

les genêts, là, déjà si denses

baignaient l’endroit d’insouciance

et vous offraient un paysage

orné de jaunes inflorescences

pigmentant la cime des arceaux

d’une cabane de perdreaux

de mille et une extravagances…

 

alors, le soleil, fatigué,

tombait en déliquescence

et leurs corps, ravivés,

perlaient là d’immanence.

 

Sous les pulsions d’adolescence

de deux corps qui s’entrelaçaient,

qui sait si la nuit venait

grappiller, au gré de la chance,

quelques soupirs à leurs errances,

boire à la fontaine des secrets ?

 

Leur amour, là, était si dense

que dès que pointe la saison

de la nouvelle floraison,

des genêts monte la romance

de jeunes amants qui savourent

sur un lit d’herbes parfumées

les joies d’une couche improvisée…

sur le petit chemin de Floure 1 !

 

je confirme,

sur le petit chemin de Floure !

  
1 Floure : village de l’Aude, proche de Carcassonne.

4.  – Salut Georges…à plus ! –

 

 A la manière de Monet

(si notre terre l’avait ému),

sous l’huile jaune des genêts,

sous l’huile verte du talus

 

c’est à la croisée des chemins

que Georges pousserait sur la toile,

entre « Vinaigre et Pélouvier 1 »,  

du pied la pierre philosophale !

 

A la manière de Giono,

sous la parka, la goutte au nez

et le vent glacial dans le dos,

derrière les pins de « Matet 1 »

 

sur une terre de révoltes

vous liriez Georges, arque-bouté,

intuitant la prochaine récolte

de pieds taillés en gobelet !

 

A la manière d’un fontiésois

qui tutoie Georges depuis toujours,

je rirais si dans son carquois,

en prévision des sales jours

 

où la pluie fouette les vitraux

de la guinguette du paradis,

il avait glissé, bien fiérot,

ses cartes, ses pions, son tapis…

 

car brave Saint-Pierre, à la belote

tu devras alors t’accrocher !

Georges ne joue pas à la parlote

et le « dix de der » il connaît !

 

puisqu’il devance son partenaire,

profite bien de l’occasion ;

tu as une chance extraordinaire

de prendre ainsi quelques leçons !

 

Quand dans une autre éternité

ceux du « cercle » t’auront rejoint,

ce ne sera plus pour rigoler…

 

alors on comptera les points !

 
1 Vinaigre et Pélouvier, Matet : Noms de lieux situés sur la commune de Fontiès-d’Aude.

5.  – Comme l’on égrènerait un chapelet de buis

 

 Le lundi vous passiez

en revenant du pain,

votre châle sur le nez,

votre cœur plein d’entrain,

 

vous causiez de la pluie,

du gel et puis des gens

qui n’ont ni sympathie,

ni indifférence vraiment,

 

qui sont d’ici, seulement,

ce qui suffit amplement

à égrener leur vie

 

comme l’on égrènerait

un chapelet de buis.

 

Et pointait le mardi ;

en revenant du pain,

votre châle, mamie,

bien serré dans vos mains

 

vous causiez des folies

d’un monde qui va bon train,

du jour qui rétrécit,

de l’automne qui vient,

 

du pays Limouxin

quant au petit matin

les blanquetières prient

 

les anges et les saints

des chapelets de buis…

 

que dire du mercredi,

du jeudi, du dimanche ;

vendredi, samedi

c’est la même paire de manches !

 

Que de tabliers usés

sous des saisons lointaines

et de rides tournées

vers la raison prochaine…

 

et toujours ces nuages

qui se rient de l’ouvrage

que nous défaisons en vain

 

lorsque tombe la nuit

sur nos chapelets de buis.

 

Votre humour, votre pain,

vos venues quotidiennes,

votre cœur plein d’entrain,

votre châle de laine…

 

vous nous manquez, mamie,

vous nous manquez, mamie.

 

Ici, le temps s’égrène

comme des larmes de pluie,

comme des larmes de peine

sur une allée de buis…

 

vous nous manquez, mamie,

vous nous manquez, mamie.


6.  – Amitiés d’un frère troubadour

  

Le pavillon de ta 1 flûte

enfante de mille volutes,

entre lesquelles, boute-en-train,

les notes du fier octavin

 

ensemencent l’azur de paillettes,

d’une pincée de poudre d’escampette,

et par la dive sublimation

prennent au cœur, à la raison,

 

aux rêves la fraîche innocence

d’un esprit en phosphorescence

avant de céder au couchant

d’un fond de scène rougeoyant !

 

Eole, maître éloquent,

souffla si affectueusement,

qu’un soir, à l’école du vent,

tu pris, l’ami, quatre instruments !

 

les muses, toujours aussi folâtres,

dans mon corps se mirent à battre,

mais ni guitare ni violon

le soir n’égaye ma maison,

 

ni harpe, ni flûte de pan,

pas plus que le doux roulement

d’un tambour au fond de ma cour !

seule une plume de velours,

 

un encrier et la hardiesse

d’un esprit qui toujours me presse

à nourrir la trame du papier

de vers libres ou de sonnets !

 

alors, je vais en bégaiements

de points-virgules en accents,

jongleur à l’école du vent !

mais sommes-nous si différents ?

  

qu’est donc la musique, Poète,

sinon une plume qui volète ?

 

que sont les rimes, Musicien,

sinon les fantasmes du refrain ?

 

Rat des collines, rat des faubourgs…

et par quel étrange concours ?

rat des collines, rat des faubourgs,

 

amitiés d’un frère troubadour !

 
1 René Coll : Chef d’orchestre.

7.  – Le bal des fous

  

Nous étions cinq à six amis

au pays des réjouissances,

et nous nous fleurissions l’esprit

à déclamer notre démence,

 

chacun d’un style différent,

d’âpres mots, de douces images,

dans le parfait enjôlement

des musiques de notre langage !

 

L’un nous causait du petit chat,

l’autre du marin disparu,

quand un illustre con grinchu,

intello comme on n’en fait plus,

d’un pli de bouche s’indigna

de n’y voir Pablo Neruda !

 

A notre bistrot point de thème

ni grand maître d’inquisition,

et l’on se fout pas mal du poème

qu’il gueule à la révolution,

 

que contre une porte cochère

il chauffe le ventre d’une catin,

ou que dans nos rimes les plus chères

se quille fièrement un « putain » !

 

Que Neruda n’ôte sa blouse

sa poésie nous tient à cœur !

mais le porte-plume plus joueur

il est ici d’autres enchanteurs

qui dans la Garonne, n’en décousent,

pêchent la lune à Toulouse !

 ——

Nous serons cinq à six amis

au pays des réjouissances,

et nous nous fleurirons l’esprit

à déclamer notre démence,

 

quant au puits des âmes volages,

amis, d’un seul et même élan

nous prendrons le dernier breuvage

à l’encre de nos sentiments,

 

puis, entre les cuisses des Gorgones,

que ces vielles folles nous excusent,

au parfum de la sauvageonne

 

– Clio, Euterpe, Thalie, Melpomène, Terpsichore, Erato, Polymnie, Uranie, Calliope –

 

nous irons taquiner la muse !

 

A quoi voulez-vous qu’on s’amuse ?


8.  – Le trac ou « judas de l’estomac »

  

Il a l’odeur particulière

de l’instant précédent l’orage,

quelques bouffées de vent sauvage

en déroute dans l’œsophage,

une chaleur inhospitalière !

 

Il est une envie de retour

vers la ligne blanche de départ,

le souhait d’un sentier à l’écart

des turbulences, un cauchemar,

la sueur moite des sales jours !

 

Il est le miroir qui rappelle

tout ce que le corps a banni

d’errances, d’ombres, de folies,

trotte à contre-sens de la vie

 faisant tinter haut l’écuelle !

 

Il invite à l’incertitude,

libère les vapeurs de l’angoisse ;

il est odieux, il est tenace

et curieusement il s’efface,

laissant poindre la quiétude…

 

à quels étranges chavirements

se livrent ainsi l’âme et le corps ?

 

Et l’on se laisse aller, alors,

comme chaque fois après la mort,

submergé d’éclairs triomphants !

 

J’y vois un genre de Judas

qui avant l’instant décisif

se veut toujours bien corrosif !

 

 à quoi bon l’avoir dans le pif,

il est déjà dans l’estomac !


9.  – Berger de nuit

  

Ce vent de face

me donne l’envie de rimer

pour toi qui embrasse

à contre sens la voie lactée,

qui caresse à rebrousse-poil

la fleur de vie

et prends à l’heure des étoiles

ton eau de vie ;

toi que l’on traite

ironiquement de « noctambule » !

 

Sur l’étiquette

de ces apprentis somnambules,

de ta plus sereine écriture,

en lettres d’or,

loin des profondes meurtrissures

qu’endure ton corps

inscrit qu’il n’est

plus belle couleur que bleu de gris,

meilleur banquet

que les festoiements de la nuit

quant aux lueurs des réverbères,

la ville, enfin,

baisse le poing de la colère

et qu’au matin,

le vent de face,

vers une couche parfumée

toujours tu embrasses

l’aube nouvelle fraîchement née

content de croiser les moutons

qui vont au champ,

l’âme paisible vers l’édredon

qui t’attend !

 

Avant qu’un crépuscule ne germe,

dans la solitude de ta ferme

heureux sois-tu,

 

toi, le berger des temps modernes !


10.  – Nuit blanche

  

Je me fous de la nuit,

des affres de la mort,

des âtres de l’enfer,

 

me fous de ses envies,

des humeurs de son corps,

de son humour amer ;

 

je me fous du sale temps,

des quatre vents qui braillent

sur la lande incendiée,

 

me fous de ses draps blancs,

comme des petites mailles

de son déshabillé…

 

que Bacchus me protège,

je suis ivre et me livre

une guerre acharnée

aux relents d’un manège

où l’encens et le givre

ne cessent de parader !

 

Je me fous des jonquilles,

du doux parfum des roses,

des frais coquelicots,

 

me fous de tout ce qui brille,

des rimes, de la prose,

l’encre bleue du stylo ;

 

je me fous du centre-ville,

des néons des boutiques,

de l’odeur des boulevards,

 

des traces indélébiles

du trop peu éclectique

des croix de leurs brassards…

 

que Bacchus me protège,

je suis ivre et me livre

une guerre acharnée

aux relents d’un manège

où l’or blanc passe au cuivre

l’anneau des fiancés !

 

Bien sûr je me fous du feu

qui s’endort ou se meurt

abandonnant mes pieds,

 

la pègue en mes cheveux,

la raison ou le cœur

semblent m’interpeller

 

loin des flammes où dansaient

mes colères, mes dégoûts

au rythme du tison ;

 

je ne suis qu’un corps vautré

sur un canapé mou,

mais grand Dieu qu’il est bon

de n’être rien du tout !


11.  – Barbe blanche et dos courbé

  

Camarade Maïakovski,

 

Le pas solide, mais alourdi

par la boue qui crève ses souliers,

la paume des mains endurcie

par le bois rugueux des cognées,

cheveux au vent, l’œil aguerri,

à l’usine, au champ, au chantier,

égal à ses frères d’autres pays,

« Homme » pour seule identité,

portant le « bleu », point le kaki

qui ne favorise guère l’idée,

 

Camarade Maïakovski,

pour toi le Poète est un Ouvrier !

 

mieux que quiconque il peut gueuler,

qu’il ait lu ou non le Manifeste 1,

 coude plié et poing levé

contre la crise, le vieux, la peste !

mieux que quiconque il peut chanter

l’Internationale… et le reste…

contre l’infâme société !

 

– ô capitalisme indigeste ! –

 

Camarade Maïakovski,

sache que je lutte à tes côtés

 

et bien que mes rimes soient modestes

 je peux au moins te certifier

que, barbe blanche et dos courbé,

 

elles n’ont jamais tourné la veste !

 
1 « Manifeste de la ligue » : essai écrit fin 1847 par Karl Marx et Friedrich Engels ; publié en 1848.

12.  – Quatre rimes à l’oppresseur

 

(parce qu’il est question d’ouvrir une « super poubelle » à Graulhet)

  

Pourquoi claironnas-tu l’armée,

leurs 1 prêches ne furent de bonté ?

Tu pris, Innocent 2, vieille crapule,

le pied aux feux des crépuscules !

regarde, encore dans les volutes

de l’Occitanie qu’on persécute,

sur les fils du papier musique

de la quadrature liturgique

 

les âmes vont toujours ironiques !

 

Penses-tu qu’un religieux, vraiment,

peut changer la course du vent

et forcer l’histoire à sourire

à ses caprices, à ses délires ?

 

En d’autres temps et même lieu,

enfants semblables, pareil enjeu ;

on décide à la préfecture

qu’après l’homme on prend la nature !

que désormais le porte-drapeau

remplace au champ le pastoureau !

pacifisme contre grenaille

au corps à corps dans les semailles

 

le Larzac gagne la bataille !

 

Penses-tu qu’un politique, vraiment,

peut changer la course du vent

et forcer l’histoire à sourire

à ses caprices, à ses délires ?

 

Et bien avant, et bien après,

Languedoc, Midi-Pyrénées,

parce qu’à la barbe de la France

ils causent encore de tolérance,

parce que le soleil de chez nous

fait toujours autant de jaloux,

parce qu’on est en désaccord,

qu’on refuse les coups du sort,

 

la camarde et ses croque-morts !

 

Penses-tu que ceux d’ici, vraiment,

tournent la veste à tous les vents

comme le froc au premier sourire ?

la tête au miroir des délires ?

 

Les pollueurs, les gougnafiers

ne viendront jamais à Graulhet !

Bien sûr que nous prendrons la fourche

la plume, la faux et les cartouches !

te souviens-tu de Marcelin,

des chants de guerre sur son chemin ?

L’ami, fais ici attention

à la prochaine révolution !

à prendre l’occitan pour un con,

 

lorsque demain se lèvera,

l’ami, Europe ou pas,

tornar, va farem tot pétar! 3

  
1 Les prêches de Saint Dominique de Guzman et des évêques cathares.
2 Innocent III : Le 8 janvier 1198, Lotario di Seni est élu pape et prend le nom d’Innocent III. Il est à l’origine de la Croisade contre les Albigeois (1208/1244).
3 tornar, va farem tot pétar ! : (en occitan) à nouveau nous ferons tout péter !

13.  – De l’an 2960 je vous salue

  

Pour ton prochain anniversaire,

à la société des fusées

et des engins interstellaires

nous irons prendre les billets ;

je t’emmènerai sur la terre !

tu as l’âge de voyager

et cette chance extraordinaire

de ne jamais y être né !

 

C’était la veille de l’an deux-mille,

jamais les guerres ne cessaient ;

fallait-il donc qu’ils soient débiles

pour chaque jour s’entre-tuer ?

la nuit, ils dansaient dans leurs villes

près de leurs autos qui brûlaient ;

fallait-il donc qu’elle soit débile

et sans issue leur société ?

 

Pour ton prochain anniversaire,

sur les traces d’un lourd passé

tu pourras dresser l’inventaire

d’une décadence organisée.

Grand Dieu, s’ils avaient laissé faire

leurs femmes au lieu de les brimer,

les humilier pour se distraire,

les allécher de parité !

                                      

 C’était la veille de l’an deux-mille,

leur planète se boursoufflait,

des discours de leurs chefs séniles

les idylles toujours s’envolaient…

avec l’hirondelle gracile

qui de ses pépiements charmait

le poète, bourrant sur son île

sa pipe contre vents et marées !

 

Pour ton prochain anniversaire,

si je retrouve le sentier,

je t’emmènerai sur la terre

à la recherche du temps passé !

qui sait, peut-être en mes Corbières,

comme avant que tout n’ait pété !

nous retrouverons la rivière

dans laquelle je fus baptisé…

 

c’était la veille de l’an deux-mille,

la vigne partout recouvrait

une garrigue bien tranquille,

les chardons y dormaient en paix ;

ce fut un temps où sous les tuiles

ocres des mansardes enfumées,

causer de l’après « an deux-mille »

nous faisait plutôt rigoler…

 

amen,

et les bombes ont tout fait sauter !


14.  – Le sexe des anges

 

 Monsieur le curé est mécontent

car sous un ange, à l’église,

quelque chose de protubérant

garnit les dorures de la frise ;

 

le corps ailé, l’œil inspiré,

à quatre pieds d’une bergère…

son appendice ainsi dressé

semble dévoiler le mystère !

 

depuis le temps qu’on en causait

sans jamais avoir de réponse,

v’là que le sexe des anges apparait ;

la nature enfin se prononce !

 

Mais sus au peintre mécréant !

les bigotes, en noir, vocifèrent

et la chorale, sur les dents,

entonne les vieux chants de guerre !

 

qui pourrait bien être assez con,

et l’harmonium fier d’acquiescer,

pour commettre telle exaction,

jouir de si peu de piété ?

 

Loin des feux de leurs discussions

le sexe des anges me fait marrer ;

c’est vrai, le peintre est un couillon,

mais ce qui serait cocasse, avouez,

 

si Dieu le prenait à ses côtés,

s’il décidait d’en faire un ange,

ce serait de le voir voleter

quelque chose qui le démange…

 

où perché sur le bénitier

chacun reconnaitrait sa bouille

et la chorale d’entonner…

 

« … il a les choses qui pendouillent ! »

 

mais si Dieu préfère pardonner,

comme nous le dit Monsieur l’abbé…

 

« Felix qui potuit rerum cognoscere causas ! » 1

 
1 « Heureux celui qui a pu pénétrer les causes secrètes des choses ! » : Vers de Virgile (Géorgiques, II, 489), cité pour vanter le bonheur de ceux dont l’esprit vigoureux pénètre les secrets de la nature et s’élève ainsi au-dessus des superstitions.

15.  – Fontiès, entre enfer et Paradis

 

(lire le premier texte en caractère normal (Paradis), puis le second en italique (enfer) !)

  

Par les trous des chéneaux, que la rouille a rongés,

Sur le cou des chevaux, que l’on a protégé,

(il faut bien que le temps, laisse ici son empreinte) !

(il faut bien que le taon laisse ici son empreinte) !

 même si à Fontiès rien n’a vraiment changé,

jusqu’ici, à Fontiès, rien n’a vraiment changé,

sauf peut-être le foie des amateurs d’absinthe…

sauf peut-être, ma foi, la vigueur des étreintes !

 

au travers des chéneaux une eau de paradis

Sur le cou des chevaux un soleil en furie

cliquetait à cœur joie sur les portails des caves,

cognait comme un fada; sous les poulinières hâves,

lavait le bois verdâtre des vantaux d’écuries

les pouliches folâtres perdaient tout appétit,

nullement apprêtés de lasure scandinave,

on remplaça le lait, par le vin de nos caves.

 

emportait au ruisseau les péchés des bigotes,

Pas une âme au troupeau qui hennisse ou ne trotte !

les résidus de marc, les poussières du cru,

comme aurait dit Saint Marc en ce tohu-bohu,

les fantasmes aussi des pucelles « vieillottes »

« Dieu que le bois de buis fait l’ombre bien finotte! »

qui tortillent sans cesse leur lippe moustachue.

seules quelques ânesses broutaient le gratte-cul.

 

L’eau nettoyait les rues, les jardins et les âmes,

Le soleil, qui l’eut cru tant chacun le réclame

bénissant au passage le grand capharnaüm

des athées du village aux voix du Te Deum,

des culottes suspendues aux fils, comme oriflammes,

frappait par la grand-rue, de ses massues infâmes,

qui flottaient au-dessus des pots de géraniums.

les braves qui n’avaient plus, hélas, de populéum !

 

Une eau de paradis, disais-je, sans savoir

Un soleil en furie, disais-je, sans savoir

si là-haut les ruisseaux engrossent les rivières,

si le diable, presto, nous déclarait la guerre,

ou si, longeant les fleuves, on peut apercevoir

nous mettait à l’épreuve du haut de son nichoir,

messieurs coquelicots et leurs sœurs printanières !

ou subissait primo une crise passagère !

 

Mais je m’en fous, cher ami, mon humble paradis,

Mais je m’en fous, cher ami, car en fait j’ai compris

lui, pointe après la pluie sur un champ de cailloux

qu’enfer et paradis sont affaires de fous !

où l’herbage est si ras, qu’à mon sens, les brebis,

si je demeure « en bas » le jour de l’ici-gît,

les poètes et les fous, seuls en trouvent le goût !

si les grands manitous ne me donnent rendez-vous,

 

Comme une source cachée au détour d’un ravin

comme une source cachée au détour d’un ravin,

je garderai l’endroit secret jusqu’au grand jour

dans mon hâve de choix, aux lueurs d’abat-jour,

où viendront me quérir ces bons vieux turlupins

lorsque les souvenirs surgiront du lutrin

que sont la faux, bien sûr, et sa horde de vautours !

je chevaucherai sur les trophées de l’amour !


16. – Dieu fait la pluie et le beau temps

  

Sur le couvent du Sacré-Cœur

l’hiver bat son plein, et la bise

joue à son éminence grise

sous un angélus de franc-fileur.

 

Le givre, aux voûtes du cloître

pend ses girandoles pointues ;

le soleil, pâle et courbatu,

ne tardera pas à décroître !

 

Seuls la fumée des potages,

le crépitement des fagots

et le bruit des cuillères à pot

supposent de plus heureux présages !

 

Effleurant les reliquaires,

la nef d’une chapelle glacée,

s’étiolent aux lueurs cuivrées

les murmures des doux rosaires.

 

Puisque ici les jours sont les mêmes,

– louanges chantées de la Passion –

après dîner vêpres viendront

compter les syllabes au poème…

 

 puis, chaque none, en sa chambrette

enfin mettra le moine 1 au lit,

et bien seule, quittant l’habit,

jouera de sa petite épinette.

 

L’hiver, demain, battra le carmel.

Ici les jours sont tous les mêmes,

comme les vers de tous  poèmes,

comme les psaumes de tous missels !

  
1 moine : traditions populaire ; Bâti de bois ou d’osier destiné à contenir un récipient métallique dans lequel on plaçait des braises pour chauffer le lit avant de se coucher.

17.  – Le rêve est prophétie

  

Ainsi,

 

ivre

de vent,

livre

du temps,

 

mon grenier,

mon berceau,

le sentier

des coteaux,

 

« joyeux pitre,

fier, passager

d’un pupitre

désaffecté »

 

m’envoûtaient encor,

m’appelaient toujours,

étreignaient mon corps,

perturbaient le cours

 

d’accords chauds de printemps

« essences de bouton d’or »

qu’ils m’offraient ; somnolent

je gobais ces trésors.

 

En cette chorégraphie,

bruissements d’éoliennes,

cartes de géographie,

mathématiques anciennes,

 

ô déclinaisons latines !

ô conscience sans lendemain !

par les thyms, les aubépines

je cueillais de nouveaux destins !

 

J’accompagnais sur la colline

les bergères aux cheveux bouclés,

vivais au rythme des caprines,

m’enivrais du suc de leurs baies,

 

puis, lorsque le clocheton

tintait en fond de classe,

quand se figeaient les santons

comme des statues de glace,

 

que cessait la musique

des fifres et du vent,

mes pensées bucoliques

et mes transes d’enfant

 

quittaient les nuées

de folles grives,

les branches cendrées

chargées d’olives,

 

mouraient ainsi !

ô tristesse,

ô nostalgie,

ô Déesses !

 

oracle

sans trêve,

miracle

du rêve,

 

ivre

du temps…

livre

du vent…

 

soit-il !


18.  – Ma Jeanne de Labastide

 

Assise près de la fenêtre

elle surveille le Bon Dieu,

d’un œil, et l’autre est sur le feu

des fois que la soupe, parbleu,

verserait sur le bois de hêtre

– ô souvenir de ses ancêtres –

quelque coulée de pot-au-feu !

 

jamais elle ne lâcherait la bride,

jamais, ma Jeanne de Labastide !

 

Assise, elle conte fleurette

aux images qui peuplent les cieux ;

elle voyage, mon cordon bleu,

sous le vent de ses blancs cheveux ;

elle erre au fil de ces recettes,

qui, lorsqu’elles vous passent par la tête

vous obligent à sourire un peu !

 

elle réécrit son Enéide

du cœur même de Labastide !

 

N’allez pas croire que l’aïeule,

derrière sa vitre, prostrée,

passe les heures à compter

les étourneaux du temps passé !

elle court toujours les éteules

et si parfois Dieu elle engueule

c’est que le bougre l’a mérité !

 

elle n’a point le cœur acide,

non, ma Jeanne de Labastide !

 

D’ailleurs elle n’est jamais seule,

le jour se lève à ses côtés,

il veille à ses petits souliers,

et s’il arrive qu’à la veillée,

fleur de tison, Jeanne l’engueule,

il n’en veut jamais à l’aïeule

et demain renaitra plus gai !

 

A présent les eaux sont limpides ;

ce sont les songes qui décident

où flottera Jeanne de Labastide…

et son âme sereine pagaie !


19.  – La chevelure du diable couvrait les yeux d’un ange –

  

Eluard et Rimbaud,

près de la cheminée,

aux lueurs des fagots

réchauffaient leur fessier,

accrochaient aux soupirs

de volutes champies

des airs de souvenirs

et des rimes complies.

 

Nous étions en été

et l’âtre rougeoyant

cuisait à l’étouffée

des vers agonisants.

 

Accoudée à la table

et remontant sa frange,

la chevelure du diable

couvrant les yeux d’un ange,

face à moi et perdue

 au fil d’alexandrins…

face à elle, éperdu

je buvais le dessein,

et Delteil s’amusait

à contempler la scène,

pouffant quelques soufflées

il binait ses troènes !

 

Accoudée à la table

elle ajustait sa frange ;

la chevelure du diable

couvrait les yeux d’un ange !

 

Beaucarne et Nougaro

voués aux mêmes seins

riaient sur la photo

de leur commun destin ;

Eluard et Rimbaud

et leurs cousins germains

s’étreignaient, quand soudain,

son livre terminé,

aux feuillets de sa frange

je vis le diable tourner

autour des yeux de l’ange !

 

S’il est des théories

que parfois l’on discute,

il est des poésies

qui demeurent sans chute !


20.  – Lui

 

 « Lui » n’a pas quitté le bercail

répondant à l’appel du large,

n’a donc jamais guidé sa barge

ivre du chant des Lorelei…

 

c’est point qu’il n’ait le pied marin,

mais sur le sol du bon Eustache

 – qui dirait, le plancher des vaches –

« Lui » s’enivre du chant divin

des cigales sur le romarin !

 

A la mer de corail, aux îles

où les coquillages en colliers

cliquettent au rythme des marées,

à l’emphysème des vieux nautiles,

 

« Lui » préfère les feuilles de vignes

qui sous la brise vont dansant,

leurs habits d’automne moulants,

et au grand jamais ne rechigne

quand quatre sarments l’égratignent !

 

« Lui », il est vrai, a des racines

qui dans le calcaire profond

causent de vinification

entre deux fossiles de sardine !

 

A son tour, « Lui » prit le virus

aux confins des terres occitanes,

et tant pis pour moi s’il ricane,

« sans jouer à Nostradamus »,

lorsqu’il entend quelque orémus

 

 je parie qu’il vénère Bacchus !


21.  – Philosophies de fin de siècle

  

I

 

Ô maîtresses d’apocalypse

la fin du monde est là, enfin !

 

fini le temps de nos éclipses,

de nos astres roux et châtains,

finis vos rires intéressés !

plus de décolleté sournois !

 

la bise noire va emporter

nos chairs tendues et nos émois,

nos frénétiques tremblements !

nos gymnastiques perverses

ne raviront plus à présent

les anges de nos tapis de Perse,

la salive de nos amours

graissera les cornes du diable,

vos culs pincés des sales jours,

en souffrances inimaginables

giseront sur la terre battue

d’une lande vierge à crever

et nos orgasmes, étendus,

sécheront aux vents d’autres aves !

  

II

  

Mais, maîtresses d’apocalypse,

nos violons d’Ingres sont éteints !

 

il est une nouvelle éclipse,

qui, parait-il, en d’autres jardins,

 comme nous aimions à vivre sur terre,

à l’œuvre de raviver, miracle,

nos jouissances les plus chères !

 qu’on sonne aux enfers la débâcle

le jour nouveau est là, enfin !

ô maîtresses d’apocalypse

renouons au jeu des éclipses

 

la fin du monde est pour demain !


22.  – A la lueur d’une antithèse

  

I

  

Qu’il m’est triste, aujourd’hui, de rentrer au bercail

vain de cette lueur qui paraît-il apaise !

j’ai parcouru les cieux et les mers de corail

et foulé du pied nu le bas fond des fournaises ;

 

non je n’ai rien trouvé, ni de forme ni d’amour

qui ressemble à ce Dieu que vos livres proclament !

j’ai parcouru la nuit et les jours, tour à tour,

sur les ronciers du temps j’ai écorché mon âme,

 

de la cime des monts j’ai piqué les nuages,

me suis égosillé à clamer leurs prénoms

mais jamais ne perça le sourire des anges,

jamais ne m’apparurent les cornes des démons !

 

Si tout n’est que foutaise, qu’histoire pour gens niais,

à quoi bon édifier partout des cathédrales ?

pourquoi s’agenouiller lorsque passe le dais

et quand passe la croix la couvrir de pétales ?

 

Non, je n’ai rien trouvé ma jeunesse durant,

après avoir pourtant parcouru en tous sens

l’idéologie d’un immense firmament

où tintaient des clochettes sous des brumes d’encens,

 

où mes ancêtres, avec mes amis les plus chers,

heureux d’avoir quitté pour de nouveaux rivages

leurs masures de pierres et leurs mornes hivers

festoyaient s’enivrant des plus divins breuvages !

 

non, absolument rien, rien qui ne fasse écho

à mes cris de détresse, mes appels au secours ;

rien, absolument rien dans ce méli-mélo

qui ne germe au creux de mes profonds labours !

 

J’en déduis aujourd’hui, mais sans pourtant conclure,

que seulement ici, comme le corps se meut,

ne sachant par le biais de quelle procédure

au grand dam de son maître l’esprit fait ce qu’il peut !

 

livrée à elle-même, alors je comprends mieux

comment l’imperfection ravit le cœur de l’homme,

cultive en soi le vice et vénère le feu,

courtise au verger la plus grasse des pommes !

 

livré à lui-même il parait évident

que l’homme ne s’encombre d’un sentier trop ardu !

plus de juge suprême, seuls d’égaux décadents

pour parer au déluge jonglent avec les crues !

 

Parsemé d’embûches, orné de coups d’éclats,

jusqu’à présent, du moins, mon voyage fût sain ;

assurant à peu près où je posais mes pas,

convaincu, comme tous, qu’on guidait mon chemin,

 

qu’un invisible drain nourrissait mon courage,

que d’un bout de pain sec pourrait naître demain ;

d’un cruchon bien rempli, d’un morceau de fromage

il me semblait pourtant vivre dans un écrin !

 

J’ai passé ce matin les portes du bercail

vain de cette lueur qui paraît-il apaise ;

refaire mon baluchon et changer de chandail

n’ont-ils point les lueurs d’une nouvelle antithèse ?

  

II

  

Qu’il est doux aujourd’hui de quitter le linceul

et d’ouvrir sur le monde un regard de bébé,

de découvrir l’abeille butinant le tilleul

sans se dire qu’un jour tous deux Dieu a créés !

 

du linceul étriqué des idéologies,

au terme d’un voyage où je n’ai fait qu’errer,

si je n’ai rencontré ni Job ni théorie,

à mon cou cependant se balance une clé ;

 

elle est la clé de vie ; à quoi diable sert-elle ?

elle est la clé des champs, des songes et des rêves,

elle rend la liberté, elle désensorcèle,

elle brise les fers et vous offre une grève

 

de sable liquoreux, sans barrière jamais,

où les hommes jouissent d’un bonheur entier,

où le vin qui emplit les tonneaux de leurs chais

parfume leur âme de simplicité !

 

La solution, je crois, n’est en aucun bréviaire,

cette grève, l’ami, est au bas de chez toi,

cette révolution c’est à toi de la faire !

à chacun sa voie, à chacun sa voix !

 

on te donne la vie et toi seul la dirige ;

que tu cherches l’amour, que tu croises le fer

ou que tu crois en Dieu personne ne t’oblige !

on te donne la vie mais c’est toi qui la perds !

  

III

 

 On te donne la vie, tu y crées tes chemins,

 borde les de buis, borde les de jasmin ;

on te donne la vie et je te tends les mains…

 

as-tu bien compris quel est ton vrai destin ?

       

 

                                                                                                                                                                                                                      

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