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Argumentation critique (2013)

                J’avais rassemblé les documents nécessaires et comme il faisait beau, enfin, j’avais décidé d’y aller pédibus jambus. J’aurais déjà dû amener ma paperasse depuis plusieurs jours, mais lorsque je suis, placide, au coeur de mon nid, il m’en coûte énormément de déplier les ailes pour rejoindre le centre ville. Pourtant, j’aime déambuler au fil des ruelles étroites, emprunter les avenues animées, flâner près des arbres à singes du jardin des plantes, passer sur ses ponts romantiques et bader les derniers effets à la mode à travers les vitrines blindées ! Mais de mon nid, sur les hauteurs, je chéris plus encore les romances de l’incessant bouillonnement de la vie, qu’une brise aigrefine aime déposer sur la balustrade de mon balcon ; alors, accoudé sur mes songes, je m’évade !

      Je m’étais avancé de quelques stations de métro et lorsque je retrouvais la lumière du jour, les romances de l’incessant bouillonnement de la vie m’encerclaient de visages sui generis. Depuis quelques années les artères centrales de ma ville revêtent une singularité cosmopolite qui vous invite à d’étonnantes rencontres. Dès les dernières marches de l’escalator qui m’extirpait des convois souterrains, sous les platanes et dans une odeur alléchante de croissants chauds, je croisais, surpris, quatre touaregs qui dévalaient l’avenue à grandes enjambées. Ceci-dit, s’il est courant de rencontrer chez nous des djellabas, des tchadors, des burquas, des bonnets en laine d’alpaga, des ponchos, des tuniques martiniquaises aux couleurs chatoyantes, des shorts pour Noël ou des vareuses épaisses au mois d’août, c’était bien la première fois que je tombais nez à nez, à trois quartiers de mon nid, avec les hommes au chèche bleu marine, et au boubou indigo !

       Pauvres égarés, que cherchaient-ils en nos contrées obscures ?

      Le parfum des chocolatines bien dorées courtisant mon odorat et mes pas, je commençais à faire une halte chez la boulangère du coin. Et repartant avec ma petite poche de papier bien remplie, je reprenais l’avenue sous les acclamations des merlettes, des fauvettes et le regard godiche de nos “pervenches“ matinales.

  Comme tous les matins à la même heure, les balayeuses municipales promenaient leurs capotes vertes, et tandis que j’avalais mes deux chocolatines, soulagé, les bouches de fonte des trottoirs avalaient goulûment l’eau salée des pavés.

     Déjà, quelques accordéonistes avaient pris place sur leur chaise de paille ; ce qui confère à ma ville une ambiance musette et nombreux viennent boire à cet entrain que nous procurent les musiques tziganes. Aussi puéril que cela puisse paraître, j’aime aussi m’arrêter un instant pour cueillir quelques unes de leurs notes et déposer une pièce dans leur gobelet. L’accordéon m’a toujours fasciné. Si comme le dit Freud tout remonte à l’enfance, certaines mélodies font alors resurgir en mon subconscient quelques souvenirs attendrissants. Comme il est injuste que ces pauvres musiciens tirent ainsi le diable par la queue… comme leurs frères des feux rouges, d’ailleurs, qui, un enfant sur le dos et par tous les temps, lavent quantité de pare-brise pour gagner la monnaie ; comme il est injuste, surtout, que les pouvoirs publics, au vingt-et-unième siècle, ferment encore les yeux sur la misère qui sévit au pied de nos fenêtres !

      Mon dossier sous le bras, je poursuivais mon chemin sur un trottoir aussi large que l’avenue. Il est vrai que depuis quelques années, depuis tous ces revirements au sommet de la municipalité, les têtes pensantes de l’urbanisme rivalisent chez nous de projets audacieux ; projets qualifiés de “bien être commun“, bien qu’en réalité toutes ces réalisations soient totalement dénuées de bon sens.

      Si les piétons peuvent circuler dans une large périphérie du centre ville sur des trottoirs de quatre mètres de large, sans trop se bousculer, les voitures n’ont pas droit au chapitre. Plus un accès de proximité aux commerces, que des bites et des chaines pour empêcher le stationnement… et l’air arrivé de nos Starsky et Hutch municipaux qui répriment à grands coup de larges sourires.

      Si les voitures n’ont pas droit au chapitre, la végétation non plus d’ailleurs ! Ils ont coupé les rares arbres du centre ville et enfermé la terre nourricière sous des tonnes de pierres mortuaires taillées en chine et posées par des ouvriers roumains malhonnêtement sous-payés. S’il est vrai qu’il faut vivre avec son temps ou disparaître, comme le disait un philosophe averti, je préfère de loin vivre avec mon temps ; mais quand même !

       Les commerçants levaient leurs rideaux de fer, tentaient de faire partir quelques clochards qui terminaient leur nuit dans l’encoignure de la porte, allumaient leur première cigarette, et conféraient entre eux sur la politique économique dont ils étaient les victimes, le temps, en retard d’un mois et demi cette année, ou le vandalisme urbain. Chacun rentrait ensuite son seau, sa serpillère, son balai, allumait tous les feux de sa boutique et accueillait ses premiers clients. Je ne travaillais pas, pour l’instant, aussi cette effervescence m’amusait plutôt.

      Comme j’avais un peu de temps de libre, vu que je me rendais à la préfecture et que les employés du lieu devaient être encore, à cette heure, les yeux embrumés, assis dans leur cuisine à tartiner leurs biscottes, j’en profitais pour admirer les statues, les colonnades et les ornements des bâtisses de la ville. Je m’extasiais, plus particulièrement devant les antéfixes, ces décorations en terre cuite qui parent de festons les bordures des toits et qui furent manufacturés par la fameuse fabrique des Virebent, dont le dix-neuvième siècle nous gratifie.

     Au ballet des balayeuses municipales, le ballet écologique des facteurs à vélo succédait en un roulement bien huilé, auquel succédait alors, réglé comme du papier musique, le zigzag de la camionnette jaune et bleue des colis et des fourgonnettes de livraison.

       La bouche de métro toussait à intervalles réguliers des fagots de piétons travailleurs qui allaient la tête basse, le regard hagard, le corps trop maigre ou trop gros, le complet désassorti et l’âme verdâtre. De temps à autres un fagot d’étudiants riait et gesticulait fortissimo, ce qui emplissait l’espace d’une tendre gaieté. Quelques femmes semblaient sortir les cuisses pour la première fois de l’année, qu’elles offraient généreusement au soleil et au bien être commun. Un cartable à la main et un parapluie au bras, des messieurs cheminaient inquiets… et la vieille Zora, comme à l’accoutumée, près de son caddie dégueulant d’immondices, de son tas de cartons engueulait les bourgeois… ou tous ceux qu’elle prenait, en tout cas, pour des bourgeois !

    Tous s’enfilaient dans des rues aux noms particulièrement rutilants. S’il vous venait l’envie de visiter ma ville, vous emprunteriez alors des voies à la signalétique poétique ; à l’image, bien évidemment, de notre langue Occitane : rue du poids de l’huile, rue des trois puits, rue des puits clos, rue des pénitents gris, rue des trois renards, rue des puits creusés, rue Cantegril, rue du fourbastard, rue des gestes, rue du canard, rue de négogousses (qui signifie en français : rue des chiens noyés) et je terminerais évidemment ce petit tour d’horizon par la rue monplaisir tirant son nom d’une petite “folie“, maison de villégiature et de réception et de l’éternel quartier des trois cocus.

      Je me faufilais enfin par les allées du jardin Royal. Un havre de paix en ce monde de dingues. Les fleurs bleues des sophoras du Père David faisaient onduler leurs folioles oblongues dans un petit air qu’elles croyaient être de Chine, et de Chine également, le métaséquoia clignait des yeux à cinquante mètres du sol. Sous les platanes d’Orient, les érables à sucre, les cèdres du Liban, les marronniers de Californie, les ginkgos bilobas et les pins Wollemi, les canards flottaient sur les eaux vertes des bassins sans se soucier des clameurs de la ville. Quelques enfants allant à l’école leur jetaient un quignon de pain, mais les musqués et les colverts, faisant fi de l’offrande, tournaient le cul et filaient sous un cancanement de dégoût. Les cygnes n’étaient guère plus sympathiques et me tournaient également le cul, méprisants.

    Au détour d’un massif je rencontrais l’un des gardes, paré de l’uniforme aux galons brodés et au képi que portent haut les fonctionnaires assermentés du parc. Cependant, lui ne me tourna pas le cul, aussi nous bavardions quelques instants ; nous parlions du beau temps ; sujet universel.

     Je m’attardais, bien entendu, aux abords du grand jet d’eau, car j’aime regarder la bruine de lumière, qui, retombant de cinq ou six mètres de haut vient couvrir de diamants les marguerites, les verveines, les cosmos, les oiseaux de paradis, les lys, les callas et toute la kyrielle des plantes de massifs.

     Je longeais la grille du jardin aux piques dorées, passais la porte monumentale, dont Nicolas Bachelier fut au seizième siècle le maître d’œuvre et me dirigeais vers le temple de la paperasserie officielle ; ce lieu particulièrement ennuyeux, plus connu sous le nom de “Préfecture“.

    Heureusement que j’arrivais à pied, car ceux qui malheureusement avaient dû prendre leur voiture en étaient apparemment à leur quatrième ou cinquième tour du pâté de maisons. La préfecture est énorme et seulement quinze ou vingt véhicules peuvent stationner sur le parking accolé ; une fois de plus, cherchez l’erreur !

   Un gendarme dans le parking, un gendarme à l’entrée, un gendarme à l’accueil. J’avais passé la porte ; sain et sauf j’étais à l’intérieur. Des noirs, des blancs, des blancs, des noirs, des qui venaient faire la queue pour des permis de conduire, d’autres qui venaient faire la queue pour des cartes grises, et encore d’autres qui venaient faire la queue pour l’accueil des étrangers, et d’autres qui venaient faire la queue pour les publications intégrales, et d’autres qui venaient faire la queue pour tout ce qui est relatif aux associations, d’autres venaient faire la queue pour tout ce qui est relatif au permis de chasse, d’autres venaient faire la queue pour tout ce qui est relatif à l’aide aux entreprises… car dans ce temple, la coutume est bel et bien de faire la queue… et faire la queue à la préfecture revient en gros à devoir prendre une demi-journée de congé !

     J’arrivais une demi-heure après l’ouverture et comme tous je prenais le ticket qui allait attester de mon ordre de passage. Je tirais le numéro 789 et le tableau lumineux retenait les faveurs du 173. Certes, quatre guichets fonctionnaient sur huit, je ne devrais donc y passer, dans le meilleur des cas, qu’une paire d’heures !

     Trois noirs, un blanc, trois blancs, un noir… et la salle bondée. J’allais m’asseoir, le dos tourné aux guichets puisqu’il n’y avait plus de place dans le bon sens. Mon voisin de droite regardait alentour, mon voisin de gauche regardait alentour, mon voisin d’en face regardait alentour, mon voisin de derrière regardait alentour, alors je regardais alentour. Mon voisin de droite pianotait sur son portable, mon voisin de gauche pianotait sur son portable, mon voisin d’en face pianotait sur son portable, mon voisin de derrière pianotait sur son portable, alors je sortis mon portable. Que voulez-vous y faire, je venais là pour la première fois, aussi je suivais élégamment la tradition ! Mon voisin de droite soupirait en regardant le tableau lumineux, mon voisin de gauche soupirait en regardant le panneau lumineux, mon voisin d’en face soupirait en regardant le panneau lumineux, mon voisin de derrière soupirait en regardant le panneau lumineux et comme il me semblait avoir à faire à des habitués, je soupirais en regardant le panneau lumineux. Me reconnaissant des leurs, tous me sourirent et nous pûmes établir quelques modestes discussions.

     Je vous fais grâce de toutes les occupations que nous avons vécues en commun, car il me faudrait bien quatre pages pour les énumérer ! Dans ce lieu dénué de fantaisie, j’avoue que nous apprenons vite les rouages de la vie en commun ; mi- clones, mi-automates.

      Après maintes cafés et quelques banalités engagées auprès de mes voisins d’attente… et un bon moment passé à languir les fleurs bleues des sophoras du Père David dont je reverrais prochainement les folioles oblongues onduler dans un petit air qu’elles croiront être de Chine, le tableau lumineux s’intéressait enfin à moi ! Mon heure était venue ; enfin, mon tour !

     Fier comme l’était mon voisin de droite à cet instant précis, fier comme l’étais mon voisin de gauche, fier comme l’étais mon voisin d’en face et fier comme l’était mon voisin de derrière, je m’avançais enfin vers la guichetière, triomphant ; le numéro 789, c’est moi !

     Je ne vous dirais pas, même pour plaisanter, que mon dossier fut incomplet et que je devrais connaître les charmes d’une nouvelle matinée à la préfecture. Non, tout était conforme. Sous les sourires de la fonctionnaire heureuse de boucler un dossier de plus, je me faufilais entre une multitude de blancs et de noirs qui venaient ou revenaient faire la queue, comme on viendrait s’auto-flageller, histoire d’expier quelque faute commise.

      Pour regagner mon nid sur les hauteurs de la ville, je n’eus pas le courage de rentrer pédibus jambus. L’attente à la préfecture m’ayant coupé les jambes et sapé le moral, je pris le métro jusqu’au bout. A l’inverse des coutumes en vigueur à la préfecture, les blancs et les noirs de la rame de métro évitaient de se saluer, regardaient leurs souliers et filaient en se bousculant sur les quais pourtant dégagés à cette heure-là.

      Je n’avais plus qu’à longer la Garonne sur quelques arpents. Je savais que mon nid perché dans les étoiles m’espérait, resplendissant sous les reflets du soleil et de l’eau. Pourvu que l’ascenseur soit au rez-de-chaussée !

     Ma paperasse était en de bonnes mains. Sous un verre de Banyuls Grand Cru agrémenté d’olives anchoitées j’allais chérir plus encore les romances de l’incessant bouillonnement de la vie, qu’une brise aigrefine allait déposer sur la balustrade de mon balcon ; alors, accoudé sur mes songes, je m’évaderais !

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