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Grains de sable dans les rouages du temps (2013)

               J’en viens à penser que les couloirs du temps doivent parfois s’entremêler, s’entrecouper, ou, que sais-je, faire peut-être boyau commun… et je constate, à l’évidence, qu’ils débouchent de temps à autres sur d’insolites incohérences ! Je n’ignore pas la complexité des « processus » de cheminement des âmes et des destins à travers les strates épaisses du voyage éternel, mais pour que l’on parla de « Lui » à cette époque-là, c’est quand même fort de roquefort ! Laissez donc un instant votre intellect tranquille, ne cherchez pas à analyser systématiquement les faits, mais laissez-vous plutôt embarquer au gré des images vers le Moyen-Orient, et vers ce qui put être une nuit de l’an zéro du calendrier de nos historiens occidentaux.

      Si je prétends qu’on parlait déjà de « Lui » à cette époque-là, c’est qu’à mon grand étonnement, j’eus l’agréable surprise de voir son nom figurer en bonne place parmi les illustres personnages qui peuplent les extraits des « Excerpta Latina Barbari » ! Les « Excerpta Latina Barbari » sont « une chronique », en latin,  probablement établie en Gaule vers le début du VIII ème siècle et dont le texte relate une brève histoire du monde depuis la Création biblique jusqu’à la mort de Cléopatre VII, soit une période de cinq mille quatre-cent-trente-et-un ans, suivie d’une série de listes de rois et de dirigeants, de célébrités, d’écrivains, de philosophes et d’artistes. Mais laissons ces « Excerpta Latina Barbari » reposer en paix dans la Bibliothèque nationale de France ; « chronique » sur laquelle je vous conseille cependant de poser à temps perdu votre doigt de curiosité !

      Aussi improbable que cela puisse paraître, je puis vous assurer que l’on parlait déjà de « Lui » à cette époque-là !

       Cette nuit-là était si noire qu’une chatte n’y aurait pas retrouvé ses chatons égarés ! Si noire qu’on aurait aisément confondu la mer Noire et la Méditerranée, les Monts et le désert de Judée et que l’on aurait pris volontiers les maisons de Bethléem pour celles de Jérusalem ! Une nuit sans étoile comme il en advient parfois lorsque Chaos et Ether se chamaillent entre les pattes de Chronos et Ananké excédés.

       A cette époque tous les chemins ne menaient pas encore à Rome, aussi, cette nuit-là, afin d’éviter de se perdre dans l’épaisse obscurité, chacun restait cantonné à son environnement habituel. L’ibex, l’hyrax et le loup demeuraient dans le désert de Judée, le ratel, l’ hystricidae et le mérione de Tristam dans les Monts de Judée, le poisson volant dans la Méditerranée, le chlorure de sodium dans la mer morte et les bergers de Jérusalem et de Bethléem avaient bien du mal à surveiller leurs troupeaux depuis la porte de leur cabane de pierres sèches. Tout fonctionnait au bruit et à l’odorat, seuls moyens de repère adéquats.

      Depuis quelque niche dans la roche, au-dessus du village, un grand-duc se perdait en de résineux oohu-oohu-oohu et le vent léger chantonnait entre les pignes de pin. Les bêlements des chèvres et des brebis disséminés entre les cades et les arganiers, les cloches aigues des béliers et les fumées sucrées des verveines qui montaient des feux des bergers, nous étions au sud de Bethléem, dans ces pâturages où l’herbe est la moins sèche du pays. Dans les méandres de ce ronronnement familier, le calme et la paix sommeillaient côte à côte, bienheureux.

      Tous s’étaient assoupis, des cloches des béliers aux oohu-oohu-oohu résineux du grand-duc. Soudain, montèrent d’une étable voisine les cris d’un enfant qui venait au monde. Des bergers, rognant quelques côtes de mouton aux oignons sur le bord du chemin, avaient vu passer, la veille au soir, sur le chemin qui vient de Beit Lahamu, un âne portant une femme et tiré par un homme courbé de grande taille. Le bat semblait rempli jusqu’à la moelle, la femme était assise dessus et l’équipage avançait doucement. Beit Lahamu est le nom que portait alors Bethléem et qui signifie « la maison de Lahamu », dieu cananéen de la guerre. Nous resterons pour ce récit sur le nom de Bethléem, nom qu’employait l’Abbé de mon village, le sourire aux lèvres, la fleur aux dents et les souliers bien cirés sous la soutane, lorsqu’il nous dispensait ses cours de catéchisme.

     Après ces cris d’enfant, s’installa un court mais profond silence, comme lorsque la nature retient son souffle avant que la montagne ne se fende pour vomir son saoul ou que la mer furibonde ne vienne avaler les terres, les bêtes et les gens ! Et ce silence profond finit par réveiller en sursaut tout ce qui pouvait contenir de vie dans la contrée ! Puis en quelques secondes le ciel se dégagea et une grosse étoile, aussi brillante que de l’or en fusion, dominant toutes les autres par sa taille, apparut à la verticale de l’étable où l’enfant venait de pousser ses premiers cris. Tout autour, la lune et ses petits, rayonnants, illuminaient l’espace. La brume épaisse avait fait place à un azur bleu cobalt, comme on n’en revit jamais plus sur terre depuis.

     Les bergers, fraîchement tirés de leur sommeil, tentaient de comprendre en se frottant les yeux les raisons de ce soudain chamboulement, quand un ange leur apparut.

       « Un ange du Seigneur leur apparut et la gloire du Seigneur resplendit autour d’eux. Ils furent saisis d’une grande frayeur. Mais l’ange leur dit : « N’ayez pas peur, car je vous annonce une bonne nouvelle qui sera une source de grande joie pour tout le peuple : aujourd’hui, dans la ville de David, il vous est né un Sauveur qui est le Messie, le Seigneur. Voici à quel signe vous le reconnaîtrez : vous trouverez un nouveau-né enveloppé de langes et couché dans une mangeoire. »

       Et tout à coup une foule d’anges de l’armée céleste se joignit à l’ange. Ils adressaient des louanges à Dieu et disaient : « Gloire à Dieu dans les lieux très hauts, paix sur la terre et bienveillance parmi les hommes ! »

        Lorsque les anges les eurent quittés pour retourner au ciel, les bergers se dirent les uns aux autres : « Allons jusqu’à Bethléem pour voir ce qui est arrivé, ce que le Seigneur nous a fait connaître. » Ils se dépêchèrent d’y aller et ils trouvèrent Marie et Joseph, ainsi que le nouveau-né couché dans la mangeoire. Après l’avoir vu, ils racontèrent ce qui leur avait été dit au sujet de ce petit enfant. Tous ceux qui entendirent les bergers furent étonnés de ce qu’ils leur disaient. Marie gardait le souvenir de tout cela et le méditait dans son cœur.

      Puis les bergers repartirent en célébrant la gloire de Dieu et en lui adressant des louanges à cause de tout ce qu’ils avaient entendu et vu qui était conforme à ce qui leur avait été annoncé. »                                                                                                                                                                                          (Luc 2.1-20)

       Voici donc la situation succinctement résumée par Luc, aux faits. Ce que la parole de Luc ne dit pas, c’est que les bergers ne repartirent pas tout de suite ; les anges non plus. Les bergers avaient encore un peu de temps avant que le jour ne se lève, les anges aussi. Les bergers n’avaient que peu de chemin à faire pour retrouver leurs troupeaux, et les anges, rapides, auraient tôt fait de regagner le ciel ! Ils taillèrent donc ensemble le bout de gras un bon moment pour se remettre de leurs émotions et vint forcément l’instant où ils parlèrent aussi de « Lui ».

     Marie, Joseph, l’âne et le bœuf parlaient aussi de « Lui » ; comme les couloirs du temps peuvent être curieux !

        Sur les cheveux des genévriers, la barbe des cistes et des églantiers, sur le torse nu des pins le jour posait maintenant son regard attendri. Après l’agitation, le calme parfumé qui plane habituellement sur la pauvreté des lieux régnait à nouveau. Avec la clarté le paysage s’offrait dans sa plus grande splendeur. Les brebis paissaient comme à l’accoutumée, les cloches des béliers tintaient, les chèvres s’agrippaient aux arganiers, le vent léger chantonnait entre les pignes de pin, et les fumées sucrées des verveines avaient suivi les anges sur les chemins du ciel.

       Marie allaitait Jésus, et Joseph parlait avec des gens qui arrivaient de toute part. L’âne de la Sainte-Famille, de son souffle, réchauffait le nouveau-né à sa droite, et à sa gauche, de son souffle, le réchauffait « le bœuf » ; un bœuf local, déjà couché dans cette étable à l’arrivée de Joseph et de Marie. Quant aux gens qui accouraient alertés par la bonne parole, n’allez pas les imaginer sous les traits des santons provençaux, car tout ceci n’est que folklore ! Non, les provençaux ont répandu l’usage de la crèche à partir de mille huit-cent-trois, c’est-à-dire juste après le concordat de mille huit-cent-deux. Ils ont alors inventé ces santons actuels, joufflus et colorés, que l’on dispose dans les crèches à Noël. Donc, pas de gitane, de bugadière, de boulanger, de notaire, de porteur de fagot, de chasseur arborant deux bartavelles en travers des épaules, de tambourinaire, de porteuse de cruches, de ravi, de pêcheur, de joueurs de cartes ni d’ange Boufareù ! Encore moins d’élan, d’éléphant, de biche, de chameau, de lapin et de renard ! Des moutons, oui, des bergers, oui… et des pauvres gens du pays, oui. Ah, l’exagération des provençaux ! Cependant, après leur visite au Très-Saint, je sais que tous trouvèrent un moment pour parler à nouveau de « Lui » !

       Sans exagération aucune,  ils parlaient de «Lui » avec un tel enthousiasme aux abords de la Sainte-Etable, qu’on se serait cru sur un marché provençal, fut-ce celui de Lorgues, le mardi matin, ou celui de Saint-Rémy, le mercredi matin, entre l’étal du marchand d’olives aromatisées et  celui du marchand de montres tombées du camion !

       Son nom revenait dans toutes les bouches comme s’il fut aussi connu qu’un Pharaon, un Empereur de Rome ou un Roi de Perse ! Les couloirs du temps, défaillants, avaient porté son nom et l’aura de ses écrits jusqu’en Judée ! Oui Madame, jusqu’en Judée ! On lui trouvait tous les mérites, tous les dons, toutes les qualités dont le ciel (je ne sais, dans telles circonstances, si le terme de ciel est bien choisi…) puisse enorgueillir quelque être humain ! A en éclipser même, à certains moments, l’avènement de Jésus, l’âne, le bœuf et la cité de Bethléem dans toute sa splendeur !

      D’aucuns le trouvaient plus drôle qu’Alcée le Comique, plus lyrique qu’Alcée de Mytilène, plus bucolique que Bion de Smyrne, plus profond qu’Homère, meilleur guérisseur de l’âme que Nicandre de Colophon, plus épicurien que Philonide de Laodicée, plus mystérieux que Stésimbrote de Thasos, plus moraliste que Théognis de Mégare, plus romanesque que Xénophon d’Éphèse… et j’en passe de peur que toutes ces louanges ne lui montassent à la tête et ne lui gonflassent les chevilles !

      Si vous lisez « l’Excerpta Latina Barbari », parmi d’augustes noms tels que Belus, Josué fils de Josedec, l’Anastase aux yeux vairons et Sextus Julius Africanus, vous le rencontrerez, « Lui », au hasard des pages, quelque part dans les poussières d’étoiles !

      Quelques jours passèrent, le temps que l’enfant prenne un peu de vigueur et que Marie se repose un brin avant que l’âne, à nouveau bâté, ne reprenne du sabot sur le chemin caillouteux. Sur les cheveux des genévriers, la barbe des cistes et des églantiers, sur le torse nu des pins chaque jour posait maintenant son regard attendri. Les brebis paissaient comme à l’accoutumée, les cloches des béliers tintaient, les chèvres s’agrippaient aux arganiers, le vent léger chantonnait entre les pignes de pin, les fumées sucrées des verveines quittaient le soir les feux des bergers avec légèreté, et toutes les nuits, depuis sa niche au-dessus du village le grand-duc redoublait de oohu-oohu-oohu… sauf un soir où il fut dérangé par d’étranges individus qui parlaient de « Lui » en arpentant le sentier des collines.

    D’étranges individus, en effet, attifés de riches vêtements épais et colorés, semblables à ceux des rois. Ils n’étaient évidemment pas de passage, car personne ne passait jamais dans ces contrées arides sauf les bergers et les gens du cru. Ils venaient bien entendu rendre visite, que dis-je, se prosterner devant la Sainte-Famille, et ils venaient de loin ! Matthieu nous dit qu’ayant appris la naissance de Jésus, guidés par « l’Etoile » ils venaient de l’Orient pour rendre hommage au Roi des Juifs et lui porter des présents d’une grande richesse symbolique puisqu’il s’agissait de l’or, de la myrrhe et de l’encens. D’étranges individus qui répondaient aux noms de Bithisarea, Melichior et Gathaspa ; les rois mages.

      « Ils entrèrent dans la maison, trouvèrent l’enfant avec Marie, sa mère, et, se prosternant, ils l’adorèrent ; puis, ouvrant leurs trésors, ils lui offrirent des présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe. »                                                                                                                      (Matthieu 2:11)

       Par l’or, qui est l’image de ce qui est le plus précieux, ces mages représentaient le pouvoir royal, par l’encens, qui est utilisé pour parler avec Dieu, ils représentaient le pouvoir sacerdotal et par la myrrhe, qui est un baume qui lave les blessures des hommes dans la chair, ils représentaient le pouvoir spirituel.

       Melichior aurait été Roi des Perses, Bithisarea Roi des Arabes, et Gathaspa Roi en Inde, mais faute de preuves restons-en là. Tiens, si « l’Etoile » vous intéresse, outre le fait qu’elle symbolise le chemin indiqué par Dieu pour trouver la Vérité, selon une autre théorie, elle serait en fait la conjonction de Jupiter et de Saturne qui eut lieu entre -6 et -4 avant l’an 1. Cette conjonction a eu lieu dans la constellation des Poissons, et un mouvement rétrograde de quelques semaines aurait pu donner l’impression qu’un événement spécial allait se produire. Selon une troisième théorie, l’étoile « Spica » qui signifie (de la branche de David) est l’étoile qui, en l’an 2 av J.C, se lève exactement à l’est le jour de l’équinoxe de printemps. Ce phénomène, dû à la précession de l’axe polaire autour d’un axe imaginaire tous les 25 920 ans, était déjà connu des astronomes du Moyen-Orient. L’étoile aurait ainsi pu guider les mages jusqu’au lieu de naissance de Jésus.

      Quoi qu’il en soit, les rois mages ne restèrent que deux jours, et sous la capuche de laine de leurs burnous reprirent le chemin vers Jérusalem, distante d’une dizaine de kilomètres de Bethléem, sous un vent de la mer Morte d’une véhémence appliquée. En fait, ce vent que l’on appelle là-bas le « Shamal », qui vient des rives du Tigre et de l’Euphrate et qui va mourir en taxi du coté de Tobrouk, en Libye, est aussi craint que le « Marinas » en nos contrées ! C’est un vent pégueux, sournois, et sans parfum particulier !

       En repartant de Palestine, Bithisarea se serait arrêté aux Baux-de-Provence, puis aurait parcouru l’Europe, Gathaspa se serait rendu en Abyssinie, puis aurait parcouru l’Afrique et Melichior serait parti vers l’Asie, qu’il aurait parcourue de long en large. Tous trois auraient sur leur chemin  largement répandu la nouvelle de la naissance de Jésus et conté les poèmes de « Lui ». Ainsi, les mythes de Jésus et de «Lui » (mythes au sens d’un ensemble de croyances, de représentations idéalisées, d’un évènement historique qui leur donne une force et une importance particulière !) auraient pris racine dans le même terreau, enfin, la même terre maigre et caillouteuse, et au même moment.

       Vous savez ce qu’il advint de Jésus, comme « Lui », un soupçon excentrique et prêchant la bonne parole au peuple ! Qui sait ce qu’il adviendra de « Lui », comme Jésus, un soupçon excentrique et prêchant la bonne parole au peuple !

      « Lui », ne viendra pas au monde dans une étable, mais dans une comporte de mourastels, à la vigne du Pont, au village de Labastide-en-Val, dans l’Aude, mille neuf-cent-soixante ans plus tard.

      Une vendangeuse, à sa droite, le réchauffera de son souffle, et à sa gauche, naturellement, un porteur de hotte le réchauffera également de son souffle. Aux premiers cris de l’enfant le soleil des Corbières dissipera la brume matinale. Les oohu-oohu-oohu d’un grand-duc se perdront dans les roches grises des cimes et quelque buse décrira de magnifiques cercles dans l’azur alcoolisé de septembre. Dans la douce chaleur de l’été indien qui parfumera le terroir, les vendangeurs alentours viendront voir le nouveau-né. Les cigales tardives lui chanteront leurs louanges et les perdrix rouges caquèteront en bordure de vigne entre les thyms et les romarins. Sur les cheveux des genévriers, la barbe des cistes et des églantiers, sur le torse nu des pins midi posera son regard attendri. Sous des guirlandes de rires et de chants occitans le paysage s’offrira dans sa plus grande splendeur. Comme à l’accoutumée les brebis paitront dans les garrigues environnantes, les cloches des béliers tinteront, les chèvres s’agripperont aux arbousiers, le vent léger chantonnera entre les pignes de pin, et les fumées sucrées des cigarettes roulées des aïeux danseront avec les anges sur les pistes des cieux. Ce jour-là le toit sera sans nuage ; quel merveilleux départ !

      Alors, j’en viens à penser que les couloirs du temps doivent parfois s’entremêler, s’entrecouper, ou, que sais-je, faire peut-être boyau commun… et je constate, à l’évidence, qu’ils débouchent de temps à autres sur d’insolites incohérences ! Je n’ignore pas la complexité des « processus » de cheminement des âmes et des destins à travers les strates épaisses du voyage éternel, mais pour que l’on parla de « Lui » en Judée, à cette époque-là, sous un vent de shamal à décorner tous les cocus du territoire, avouez que là, c’est quand même fort de roquefort !

      Tout serait donc établi d’avance ?

      Allez, salut l’ami, bonne méditation et joyeux Noël !

      José. 

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