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Les chemins du ciel (2002)

 A Pédro San Miguel,

quelqu’un l’aurait confié

comme un cadeau du ciel…

et Pédro a pleuré.

 

  Grand Dieu, qu’elle était belle

 ce soir de flamenco!

Pédro ne voyait qu’elle;

pauvre coeur d’hidalgo!

                           

Elle n’attendrait que lui

la fougueuse espagnole!

il a changé de vie,

sa musette d’épaule !

 

Qu’il faisait mal voir

le Pédro « d’autrefois »,

sur son agenouilloir

pour la première fois !

 

Puis Pédro est parti.

En passant la montagne,

– sûr – qu’il nous a maudit !

que Sainte-Marie l’accompagne !

 

Faut pas jouer avec

l’amour à « qui perd gagne »

faut pas claquer du bec

pour les dames d’Espagne !

 

 La « Huerta de Valencia » l’accueillait bras ouverts. Les citronniers en fleurs le rendaient presque heureux. Le vent, oisif, profitait de la venue du « naïf » pour se distraire un peu, poussant entre les orangers la complainte de Maria-Dolorès. Les amandiers jouaient des bois,  les coquelicots, en tenue d’apparat, se trémoussaient dans les courants d’air chauds. Quelque vieux moulin, édenté, s’évertuait à diriger l’ensemble mais Pédro San Miguel n’entendait que son coeur ; Maria-Dolorès, déjà Pédro se meurt !

La « Huerta de Valencia », ses cordées de primeurs tutoyant l’horizon, rectilignes, multicolores, le cri rauque des maraîchers qu’il savait autrefois, les saveurs de saison par dessus les ridelles des charrettes à bras…

Valencia, « Lonja de la Seda » (la halle de la soie), les rouleaux de tentures, les croisillons d’étoffes, les étals, les teintures, les forains haranguant les femmes des badauds, les longs filets d’huile d’olive rance, les fleurs suspendues aux tresses des déesses, le patchouli à tous les étages, les morues entassées dans leurs caisses de bois, les sardines mêlées au rire de la foule, les guitares si gaies que Pédro n’aimait plus ; Maria-Dolorès, ton Pédro est perdu!

A Pédro San Miguel, quelqu’un aurait confié, comme un cadeau du ciel, que peut être à Séville… et Pédro a marché.

Les rives du Guadalquivir transpiraient à cette heure. Des barques en tous sens cherchaient à s’amarrer. Des marins sans pompon transportaient sur l’échine un quotidien modeste fait de rêves grandioses. L’harmonica, le soir, épouse l’horizon; nul ne peut dire ici l’époque ou la saison ; l’Andalousie a ceci de magique!

La tour de « la Giralda », splendide sentinelle, avertirait Pédro des pas de Dolorès !

Sept jours, sept nuits, sept lunes si muettes; le silence livré aux chocs des castagnettes !

Adieu bel Alcazar, adieu place d’Espagne; Espagne des tourments, de la désillusion…

Maria-Dolorès, d’amour et de passion!

A Pédro San Miguel, quelqu’un aurait confié, comme un cadeau du ciel, que peut être à Grenade… et Pédro a marché.

La Siéra Névada étalait là son ombre, lourde, imposante, si fade pour le corps, si morne pour l’esprit; depuis si longtemps les rois maures avaient fui !

L’Alhambra souriait. Le soleil, dans le « Patio des myrtes », offrait ses particules de lumière et de feu, à quelque Dolorés finement dévêtue, mirant son corps brunâtre aux reflets du bassin. Belle enfant. Mirage soudain; espoir hautain; vain, vain, vain !

La gourde de Pédro n’était plus que quincaille. Son esprit, livide, demeurait insensible à toute matière, à toute lumière, à tout extérieur; tout juste ressentait-il les affres du malheur !

La seule « Reconquista » qui lui rendrait la vie: Maria-Dolorès !

Maria-Dolorès, pourquoi est-tu partie?

A Pédro San Miguel, quelqu’un aurait confié, comme un cadeau du ciel, que peut être à Cadix… et Pédro a marché.

Le flamenco tapait aux portes des tavernes, la jeunesse du port riait aux temps bénis, les baisers nourrissaient le halo des lanternes, partout la nuit engendrait la vie; Maria-Dolorès demeurait introuvable ! Pédro perdait espoir; s’il rendait à présent son âme usée au diable ?

Une robe rouge à volants noirs dentelés, un ruban ensoleillé fleuri de rêves éloquents, un son de claquettes, les planches du petit théâtre d’été sur lesquelles rouillait le clou de sa destinée, un sourire et des yeux prometteurs, voilà les seules traces que Pédro poursuivait nuit et jour!

Ni à la pinacothèque, ni à la corrida; ni sous les oliviers figés sur les tableaux, ni dans le dernier souffle de ce dernier taureau qui tombait d’un seul bloc dans l’arène des fous… pas le moindre parfum, la moindre voix, la moindre présence; seul trônait le vide immense ! Des banderilles ensanglantées luisaient à l’antre de ses yeux…

Maria-Dolorès, l’amour est donc un jeu ?

A Pédro San Miguel, quelqu’un aurait confié, comme un cadeau du ciel, que peut être en Castille… que peut être à Madrid… et Pédro a marché.

Sur la « Plaza Mayor », Pédro à bout de forces se rappela « trente huit », la guerre civile, les violents combats, les bottes des soldats, les coups de crosses au front, les visages tuméfiés, les ordres “d’el Caudillo”!

Pris de violente fièvre, il s’écroula soudain. Une silhouette s’approcha, lui releva la tête. Pédro, la vue troublée, ne distingua qu’une paire de petites sandalettes de corde.

De l’eau fraîche ruisselait sur son visage, il but une gorgée, esquissa un geste malhabile mais ne put parler; Maria-Dolorès avait les traits tirés.

La « huerta de Valencia » l’accueillait bras ouverts. Sous la baguette de quelque vieux moulin édenté, les citronniers, les orangers, les amandiers, les oliviers, les coquelicots  jouaient un air calme, triste, apaisant à la fois. Les ramures en fleurs lui montraient le passage, le ciel apparût, clair, bleu comme un ciel d’enfance. Le coeur des maraîchers, en chorale extraordinaire, se tut et Pédro disparut dans la lumière blanche.

 

A Pédro San Miguel,

un vieil ange aurait dit

qu’il est un coin de ciel

qu’on nomme « Paradis »;

et Pédro a souri !

 

Maria-Dolorès lui ferma les yeux; enfin, Pédro San Miguel était un homme heureux!

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