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Le baiser de Marie-Anne (2013)

                          Je me prénomme Louis-Dieudonné, mais mon prénom ne vous dit peut-être pas grand-chose. Pourtant, en ces temps-là j’étais le “boss“, comme vous dites ; j’ai été le patron durant soixante-douze ans et je vous prie de croire que c’est un record !

     Mais je ne suis pas là aujourd’hui pour vous parler “business“, vous brosser tout ce que j’aurais dû faire et que je n’ai pas fait, ni vous raconter ma vie sentimentale fort mouvementée.

     Je suis né à Saint-Germain en Laye le cinq septembre mille six-cent-trente-huit et décédé de fatigue et de gangrène, le premier septembre mille sept-cent-quinze à Versailles.

     Si  je reviens aujourd’hui sur mes pas, deux cent quatre-vingt-dix-huit ans après ma disparition, c’est pour retrouver cet instant magique où Marie-Anne a posé ses lèvres sur les miennes. Nous étions au printemps mille six-cent-quatre-vingt-un et ce fut incontestablement l’instant le plus riche de toute mon existence ! Il m’eut été facile de la coucher sur l’herbe après les appointements d’usage, mais je n’en fis rien ce jour-là car le baiser qu’elle me donna m’enveloppa de toutes les grâces du monde !

   Jusqu’à aujourd’hui, jamais mon esprit n’avait émis l’idée d’une quelconque excursion terrestre, un tel voyage, aussi furtif qu’il puisse l’être, n’étant envisageable !

  Mais l’impossible a parfois d’étranges tonalités qui parent l’entendement d’une étonnante musique, alors le grotesque mute au sublime !

    Et me voici, sans corps, juste un esprit pourvu de tous ses sens, ouvrant les yeux sur un lieu connu, mais différent. Un espace que l’homme a modifié, que l’histoire de l’humanité a sculpté au ciseau des usages nouveaux.

    Certes, il me faut un peu de temps avant de dégourdir mes sens. J’ai besoin de me réapproprier l’endroit, de retrouver quelques repères. J’ai besoin de pleurer, même si je ne sais plus. J’ai besoin de respirer la vie… même si ça ne me sert plus à grand-chose. J’ai besoin de marcher. J’ai besoin de rire. J’ai besoin de comprendre, même si je sais.

    Si toutes les transformations que vous avez apportées au paysage me laissent indifférent, si je ne regrette rien de ce qui fut, permettez-moi seulement d’avoir à cet instant une pensée émue pour celui qui façonna alors notre paysage : un génie de la perspective, un théoricien du détail, un couleur de vent, l’oiseleur aux mille chants, l’artiste javeleur, l’homme nature ; mon aîné de vint-cinq ans… André ; cet ami qui me parlait avec franchise et que j’aimais autant que j’aurais pu aimer mon propre père !

   Vous dire qu’actuellement l’air est le même que de mon temps serait mentir, mais le vent parfumé de Chambourcy, celui qui caresse les ardoises de l’Abbaye de Joyenval, me rappelle ces soirées festives données près des jets d’eau, où, fleurs parmi les fleurs, les dames de la Cour s’épanouissaient en de vives éclosions.

    Sans me retourner vers l’aile Nord de la bâtisse, où se situaient mes appartements et d’où je jouissais d’une perspective de vue infinie, je longe la façade du château vieux, les sens rivés sur le grand parterre.

     Les dames aux mille éclats ont délaissé leur ombrelle. Au bout de l’allée, la rondeur de l’ancien bassin ne fait plus courir l’eau de mes fontainiers et les carpes de Chine ne chantent plus ces rondos de bulles que les enfants se plaisaient à boire rêveusement.

     Je ne vois plus les pins noirs d’Autriche qui rehaussaient le décor en arrière plan, plus d’ifs sculptés ne bordent les allées, et les buis, rectilignes, dessinant les contours des massifs ne brodent plus les pelouses !

   Et toutes ces fleurs jaillissant des corbeilles divines comme des pommeaux de lave, illustrant les massifs d’ombres et de lumières, d’allusions et d’illusions ?

   La pelouse a recouvert l’espace et de longs cordons de tilleuls taillés en rideaux délimitent l’horizon.

   Par delà les notes de noisette des tilleuls qui embaument, les parfums de Marie-Anne surpassent toutes les fragrances du parc. Je la rejoins. Sans me hâter, cependant, je poursuis sur l’allée longeant la terrasse haute en direction de la petite terrasse et du château neuf.

   Je suis mon ancien parterre en biais, aujourd’hui aménagé en boulingrin ; un  espace engazonné avec une aire de jeux pour les enfants.

    Sur les longues allées et l’esplanade mes gens jouaient aussi et par tous les temps ! Ils adoraient le jeu de palets qui consiste à lancer les dits palets le plus près possible d’un autre, plus petit, et le jeu de galoche à travers lequel on doit faire tomber un cylindre sur lequel on a placé un bouchon ! Les jeux de quilles étaient particulièrement appréciés de tous, ainsi que le jeu du mail et le bilboquet ! D’autres pratiquaient le jeu de paume, d’autres encore jouaient à colin-maillard quand d’autres préféraient pratiquer le billard !

    Les jeux ne m’attiraient guère ; j’aspirais plutôt à la danse et au chant, à la chasse et l’escrime, au ballet et au théâtre !

    Saint Germain en Laye. Mon Saint Germain en Laye. Voici que je retrouve la sensation d’être toujours de ce monde, voici que je les entends rire et chanter, voici que je les vois marcher, courir, sauter, voici que les sens respirer, voici que je les entends penser ; ils m’entourent ! Je poursuis.

      J’ai besoin de pleurer, même si je ne peux plus, car ici, dans l’angle Sud-est du domaine, sous la main de l’homme et l’œuvre des saisons, tout a disparu. Ce que je perçois est cruel. Mon vaste jardin rectangulaire, que l’on appelait alors “les parterres au gazon“ sur lequel se croisaient de longs alignements de rinceaux de fleurs et de fruits est sans vie. Plus de buis, plus d’ifs taillés en topiaire ! Plus de platebandes d’arbrisseaux ! Plus de manège où j’appris à monter à cheval ! Plus de nourrices, plus de bonnes d’enfants sur la promenade ombragée par deux rangées d’ormes ! Plus de château neuf !

      Le château neuf était alors le château royal. C’est entre ses murs que je suis né. Une suite de sept terrasses et d’escaliers facilitait l’accès à la baignerie sur la Seine. Je me souviens encore des fresques de Primatice qui ornaient les pièces. Des grottes étaient aménagées avec des automates mus par des jets d’eau. On y trouvait des orgues hydrauliques, et des jets d’eau, dans les marches d’escalier, soulevaient les robes des femmes !

      ô richesses gâchées, ô vision lézardée, ô siècles mourants !

    Je remonte vers le Nord en empruntant la petite terrasse qui a subsisté aux politiques et aux intempéries. Le vent parfumé de Chambourcy, celui qui caresse les ruines du château de Montjoie a faibli. Je ne sens plus à présent les fragrances des dames de la Cour, et leurs éventails, comme leurs gants parfumés, ne relèvent plus que du souvenir. J’oublie mes parterres, mes bassins, les amusements de mes gens et toutes les réjouissances de mon siècle. Je m’accoude à la balustrade et je regarde ce Paris d’aujourd’hui.

   Le pont du Pecq s’est élargi et d’étranges constructions d’une hauteur considérable, aux toitures inégales forment un village futuriste dans la direction de Paris. Les bois, jadis, recouvraient le paysage, aussi nous avons été contraints de dresser un mur infranchissable pour protéger le domaine des brigands de grands chemins et des loups.

     Face à moi, maintenant, une terrasse de deux mille quatre-cent mètres et d’une largeur de trente mètres, file en direction de la seigneurie de Maisons, jusqu’au château de Val. La terrasse n’a pas changé de visage, seul l’espace, de part et d’autre, a revêtu de nouveaux habits. La terrasse est maintenant bordée de tilleuls et je puis vous assurer que cet alignement vert tendre me ravit au plus haut point ! J’aperçois, déjà, au premier tiers de sa longueur, la place semi-circulaire sur laquelle j’aimais faire une halte pour contempler le paysage, dont la boucle de Montesson. Orientée vers l’Est, elle offre aux matinaux une vue imprenable sur le lever du soleil. Nous sommes à cet endroit à soixante-deux mètres au dessus du fleuve !

    Un air de clavecin, sorti de je ne sais où, gambade sur la balustrade de fer forgé et semble vouloir m’accompagner le long de la terrasse. Puisque vingt-quatre violons l’accompagnent à présent, je devine que Lully est là, tout proche de moi. Comme Lully, la musique est éternelle ! Tous mes sens sont intacts et mon corps s’est désagrégé. Si mes membres étaient là, je danserais sans fin !

     J’avais naturellement organisé de grandes fêtes à Saint-Germain. Elles couraient du deux décembre mille six-cent-soixante-six au dix-neuf février mille six-cent-soixante-sept. Molière et Isaac de Benserade y ont écrit un vaste spectacle : Le Ballet des Muses. Bien évidemment les musiques étaient de Lully ; un grand moment de musique instrumentale, de chant et de danse ! Je sollicitais régulièrement Benserade qui ornait par la qualité de ses spectacles et de sa poésie la vie de la Cour !

      Molière revint en mille six-cent-soixante-dix ; ce fut en février lors du carnaval et son spectacle s’appelait alors : Les Amants Magnifiques !

    Voici donc bien des réjouissances que je dus laisser au monde matériel. Malheureusement Lully ne put emporter sa baguette dans l’autre monde et les festivités célestes n’ont ni la finesse ni la gaieté de celles que donnait le grand Molière en d’autres temps !

     Le château du Val se dessine par delà la place octogonale. Je ne suis plus seulement un esprit, j’ai retrouvé mon corps pour la circonstance. Je marche et mon pas glisse sur le sable de l’allée. Mon esprit va devant, mes mains se tendent et déjà s’offrent aux mains de Marie-Anne ! Plus que quelques mètres et je tomberai à ses genoux. Mon cœur retrouve son exaltation d’antan ! Sous le déchainement de mes pulsions mon âme délire ! La fébrilité déborde l’excitation ; plus je me hâte, plus je chancelle ! Mes derniers mètres sont une éternité ! Mes lèvres sont à présent enduites de ces sucs ambrés qui surgissent avant l’instant magique des retrouvailles amoureuses ! Je ne sens plus mes jambes et je ne sens plus mes bras… ma gorge se noue, ma bouche se sèche, mon ventre se tord, mes mots se perdent ! J’étouffe de bien être !

    Sous les freines et les alisiers, de fines fleurs multicolores des champs et de l’herbe aux genoux, Marie-Anne m’attend ; sereine.

     Son aura, rose, brillante et claire, inonde le feuillage des ginkgos biloba. Sur la scène de cet exceptionnel théâtre de verdure mon étoile respire lentement. Derrière, des hêtres pourpres et des chênes sessiles soutiennent le décor. Sur les côtés, des néfliers et des tulipiers dessinent les balcons et le parterre est couvert d’un tapis de lys, entre lesquels exultent les fines fleurs multicolores et de longs bouquets d’avoines folles.

     Le visage de mon ange a la blancheur des nuages et ses joues sont fraiches, rouges et légères comme les coquelicots dansant sous le vent d’été sur les rives de Ru de Buzot.

     Marie-Anne porte une jupe large, en brocard, d’un velours bleu roi, relevée sur le côté, ce qui me laisse entrevoir une “modeste“ bleu azur, une “friponne“ bleu pastel… quant à la “secrète“, jamais vous n’en aurez vent ! La jupe de ma princesse de sang, sur laquelle sommeillent d’élégants boas de dentelle, se prolonge par une traîne de six aunes. Ses manches, courtes et échancrées sont garnies de “petits bonshommes“. Son décolleté généreux laisse entrevoir la naissance de ses seins, et par là même la naissance du monde ! Sa chevelure modelée de boucles à l’anglaise et de frisures sur le front est relevée et attachée sur le sommet de sa tête.

   Jadis, aux charmes de ma maîtresse, j’aurais ôté ses gants d’Espagne délicatement parfumés, fendus sur la main et ornés de dentelle d’or, ses chaussures à talons gravées de motifs floraux, ses bas de satin “ventre de biche“ et nous aurions glissé dans les profondeurs intimes de l’irrationalité !

    Je baise sa main, elle sourit… quelques mots se perdent sous quelques pas, quelques musiques passent à la volée, quelques feuilles tombent des arbres, Marie-Anne se tamponne le visage avec un mouchoir de Vénus aromatisé à la fleur d’oranger, mille oiseaux gazouillent sur les tilleuls, puis une armée de frissons charge dans la plus grande indiscipline. Le reste relève du hasard. Le reste appartient à la chance !

     Je devine son corps adouci à la pâte d’iris, je désire inhaler son parfum de bouche à l’ambre. Je ressens le plaisir de nos anciennes rencontres charnelles ; je retrouve le musc de ses seins tendus… elle m’étreint, elle m’embrasse…  la verdure tournoie, de plus en plus vite… je pâlis, je vacille et le ciel blanchit.

     Notre baiser consommé, en un tournemain les oiseaux des tilleuls s’envolent, le vent qui soufflait autrefois sur les ailes du moulin de la seigneurie d’Ivry poursuit pressément les nuages vers le château de Bècheville et sur les joues de Marie-Anne, les coquelicots s’étiolent.

    Peu à peu nos corps disparaissent. Plus nous nous consumons et plus nous sommes rayonnants. Là sont les vrais pouvoirs de l’alchimie ! Ces parfums que nous désirions tant retrouver sont désormais éternellement gravés en nous ! Le reste n’est que matière et la matière n’est apte qu’à se liquéfier !

    Devant, le château de Val n’est que cendres, derrière le château vieux pleurniche, à droite la seine emporte dans la Manche, entre Le Havre et Honfleur, nos perles de sueur et tout autour la nature se tait !

    Seuls deux esprits flottent maintenant au dessus des dahlias et des rhododendrons du jardin anglais. Nous, Louis le quatorzième et Madame la Princesse Marie-Anne de Wurtemberg regagnons enfin les cieux, entrelacés à jamais.

 Adieu !

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